
Franck Venaille — Il a écrit avec la voix qui lui manquait

1936 — 2018
J’habitais un glacier d’où j’entendais sortir ma voix
la nuit – la nuit – la nuit
elle disait les choses
elle les disait mais avec retard
J’habitais
Regardez la répétition : « la nuit – la nuit – la nuit », « et – et – et ». C’est un bégaiement, et il est volontaire. Venaille bégayait, il en a fait une prosodie.
« Elle les disait mais avec retard » : voilà exactement ce qu’est un bégaiement, et voilà exactement ce qu’est un poème.
Un homme du siècle
Ouvrier typographe, puis publicitaire, puis journaliste. Appelé en Algérie de 1956 à 1958, où il a vu ce qu’il fallait voir, et dont il n’a jamais cessé d’écrire.
Il a fondé des revues, animé des émissions à France Culture pendant vingt ans, publié une quarantaine de livres. Il n’a appartenu à aucune école, ce qui lui a coûté la notoriété et lui a laissé la liberté.
L’Escaut
Son grand livre est La Descente de l’Escaut (1995) : un poème long qui suit un fleuve depuis sa source jusqu’à la mer du Nord, en traversant la Flandre — pays d’eau, de brume et de deuil.
Le fleuve y est un corps qui se vide, une vie qui descend, et le poème avance au rythme d’une marche. C’est l’un des grands textes français de la fin du siècle.
Le corps, sans ménagement
Cardiaque, opéré, il a écrit la maladie avec une précision qui met mal à l’aise : « Son corps souffrant », « L’eau », « Les deuils de l’enfance », « Laissez-moi vivre dans l’obscurité ».
Il ne demande pas de compassion et n’en offre pas. Il note ce qui se passe dans un corps, et il le fait avec les mêmes mots que pour un fleuve.
Il est mort en 2018, à quatre-vingt-deux ans.
Choix de textes
- J’habitais — « Elle les disait mais avec retard. » Il bégayait : il en a fait une prosodie.
- La descente de l’Escaut — Un fleuve suivi jusqu’à la mer du Nord. L’un des grands textes de la fin du siècle.
- Son corps souffrant — La maladie notée sans demander de compassion.
- Les deuils de l’enfance — Le pluriel est exact : il n’y en a jamais un seul.
- Les vagues de la lagune — Venise, l’autre ville d’eau de son œuvre.
- Parfois les mots — L’adverbe fait tout : parfois seulement, et pas quand on veut.
- Laissez-moi vivre dans l’obscurité — Une demande, adressée à personne en particulier.
- On marche — Le poème avance au rythme d’une marche. C’est littéral chez lui.
- La bataille des Éperons d’or — 1302, les Flamands contre la France. Sa Flandre a une histoire.
- Je vous écris — Il s’adresse à quelqu’un, et le poème garde la forme d’une lettre.
Pour le lire
La Descente de l’Escaut (1995) — son grand livre, un fleuve suivi de sa source à la mer.
Hourra les morts ! (2003) · Ça (2009) · Requiem de guerre (2016).
Il a animé des émissions à France Culture pendant vingt ans et n’a appartenu à aucune école.
Guillain Méjane























