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Évariste de Parny — Le créole qui a appris la langue française à murmurer

Évariste de Parny — Le créole qui a appris la langue française à murmurer

1753 — 1814

Aimer à treize ans, dites-vous,
C’est trop tôt : eh, qu’importe l’âge ?
Avez-vous besoin d’être sage
Pour goûter le plaisir des fous ?

À Éléonore

Il est né à l’île Bourbon — La Réunion — dans une famille de planteurs, et il a passé sa vie à écrire une jeune fille qu’on lui a refusée.

Elle s’appelait Esther Lelièvre ; dans les poèmes, elle s’appelle Éléonore. Sa famille à lui a fait mettre fin à l’affaire ; on l’a mariée à un autre. Il en a tiré les Poésies érotiques de 1778, et la poésie française n’a plus tout à fait parlé de la même façon.

Ce qu’il a changé

Avant lui, la poésie amoureuse française était galante : des bergers, des Iris, de l’esprit, des pointes. Chez Parny, quelqu’un s’adresse à quelqu’un, à voix basse, dans une chambre, et le vers se règle sur ce ton-là.

L’octosyllabe devient une parole ordinaire. Il n’y a plus de mythologie, plus de démonstration, plus de public. C’est l’invention de l’intimité en vers, et tout le romantisme en sort.

Chateaubriand le savait par cœur. Lamartine l’appelait son maître. Pouchkine l’a traduit et imité en russe.

Après Éléonore

La suite est moins gracieuse. Il écrit La Guerre des dieux en 1799, un poème anticlérical qui met les dieux de l’Olympe aux prises avec la Trinité — livre furieux, drôle, et mis à l’Index avec effet immédiat.

Ruiné par la Révolution qui abolit la fortune coloniale de sa famille, il finit petit fonctionnaire, entre à l’Académie française en 1803, et meurt à Paris en 1814.

Une note qu’il faut ajouter

Il a aussi écrit les Chansons madécasses (1787), des poèmes en prose donnés pour traduits du malgache et qui ne le sont pas. L’une d’elles, « Méfiez-vous des blancs », est une charge frontale contre la colonisation — écrite par un fils de planteurs esclavagistes.

On ne résoudra pas la contradiction ici. Elle fait partie de lui, et Ravel a mis ces textes en musique en 1926 sans en retirer une virgule.

Choix de textes

  • À Éléonore — « Avez-vous besoin d’être sage / Pour goûter le plaisir des fous ? »
  • Le lendemain — Le matin d’après, écrit sans une once de rhétorique. C’était neuf.
  • Au gazon foulé par Éléonore — L’herbe où elle s’est assise. Le détail minuscule qui fait tout le poème.
  • Délire — Le désir sans allégorie ni bergerie. On comprend le scandale.
  • La rechute — Il avait juré, il recommence. Le titre est déjà un aveu.
  • L’heure du berger — Le vieux mot galant, rendu à quelque chose de très concret.
  • Demain — Le mot par lequel on remet, et sur lequel tout se perd.
  • Ma retraite — Le lieu où l’on se retire, motif du siècle, ici sans philosophie.
  • Aux infidèles — L’amertume enfin lâchée, et elle est élégante.
  • Ma mort — Il l’imagine à trente ans. Il en vivra soixante et un.

Pour le lire

Poésies érotiques (1778) — le livre d’Éléonore, et l’invention de l’intimité en vers français.

Chansons madécasses (1787) — des poèmes en prose donnés pour malgaches, mis en musique par Ravel en 1926.

La Guerre des dieux (1799) — le poème anticlérical, aussitôt mis à l’Index.

Guillain Méjane

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