
Émile Trolliet — Un poète du Dauphiné, et rien que du Dauphiné

1856 — 1903
Poète, écoute-moi ! Sois vraiment un poète,
— Un créateur d’Amour, — car vaine est la chanson
De ton souple clavier, si ton âme muette
Au bout de tes doigts fins ne met aucun frisson.
Poète, écoute-moi
C’est un art poétique en quatre vers, et il est daté : la technique ne suffit pas, il faut que l’âme y soit. En 1890, c’était déjà une position — celle d’un homme qui refusait à la fois l’impassibilité parnassienne et le brouillard symboliste.
Ses poèmes n’ont pas de titre. Le site les range par leur premier vers, ce qui donne un catalogue un peu étrange et, à la lecture, plutôt heureux : on entre directement dans la phrase.
Le pays
« Quand je naquis, agreste enfant du Dauphiné » : il le dit lui-même. Grenoble, les lacs, les montagnes, le Petit-Séminaire dont il salue les vingt ans, le palmarès de distribution des prix.
Cette poésie de province a mauvaise presse et souvent à raison. Ici, elle tient — parce qu’il connaît vraiment les lieux dont il parle et qu’il ne cherche pas à en faire des symboles.
Un catholique de son temps
Le fond est chrétien, sans détour : « Laissez venir à moi tous ces petits enfants », les rosaires de buis égrenés, la détresse à bénir, le Christ. Il a été professeur, il a fréquenté les milieux catholiques sociaux, il a écrit sur la poésie religieuse.
Ce qui sauve l’ensemble de la pieuse fadeur, c’est qu’il regarde. La nature de novembre et son chrysanthème, le « lac d’Amour » dont le nom l’a surpris, la route déjà longue où ses pas ont marché : ce sont des choses vues, non des idées mises en vers.
Quarante-sept ans
Il est mort en 1903, à quarante-sept ans, sans avoir quitté sa région ni sa foi. Il n’y a pas d’histoire à raconter, et c’est peut-être pour cela qu’il n’y en a plus aucune trace.
Choix de textes
- Poète, écoute-moi ! Sois vraiment un poète — Son art poétique : la technique ne suffit pas. Une position, en 1890.
- Quand je naquis, agreste enfant du Dauphiné — Il se présente lui-même, et il ne s’agrandit pas.
- Mer, l’histoire du monde est écrite en ton sein — Le montagnard devant la mer. L’étonnement se sent.
- Le « lac d’Amour » ! Ce nom me surprit tout d’abord — Un nom de lieu qui l’intrigue, et un poème né de cette seule surprise.
- Voilà juste vingt ans, ô Petit-Séminaire — L’anniversaire d’une entrée au séminaire. On ne fait plus ce poème-là.
- Nature de novembre et chère au chrysanthème — La saison des morts, regardée sans emphase.
- Laissez venir à moi tous ces petits enfants — La parole évangélique reprise telle quelle. Il ose la nudité.
- La route est déjà longue où mes pas ont marché — Écrit par un homme qui n’a pas atteint cinquante ans.
- La sentence est rendue… et le drame commence — Le seul de ses poèmes qui ait le ton d’un fait divers.
- Ô rosaires de buis, grains à grains déroulés — Un objet de dévotion, décrit comme un objet. C’est ce qui le sauve.
Pour le lire
Un idéaliste, 1856-1903 : oeuvres choisies — l’édition courante.
Les Rêves d’un jeune homme · Sonnets d’un croyant — les recueils de vers.
Guillain Méjane























