
Amable Tastu — La gloire romantique qui a fini par écrire des manuels scolaires

1798 — 1885
Un jour aussi je voulus être Reine :
D’ambition quel cœur n’est entaché ?
Je me suis fait un empire caché,
Monde inconnu, hors à sa souveraine :
Mon Royaume
Dans les années 1820, elle est l’une des femmes les plus admirées de la littérature française. Lamartine lui écrit, Sainte-Beuve lui répond, Chateaubriand la reçoit, Béranger est son ami — elle lui adresse des vers quand il est en prison.
Cinquante ans plus tard, elle vit de commandes de librairie scolaire et personne ne se souvient de ses poèmes.
Ce qui s’est passé entre-temps
La révolution de 1830 ruine son mari, imprimeur. Il faut faire vivre la maison, alors elle écrit ce qui se vend : des livres de lecture, des morales, des histoires de France abrégées, des chrestomathies. Des dizaines de volumes, industrieusement.
Elle continue quand même à donner des poèmes, mais la mode a tourné : le romantisme est passé aux mains d’hommes plus bruyants, et la femme poète des années 1820 s’est retrouvée classée « poésie de dames ».
Une lettrée, et cela s’entend
Ce corpus est celui d’une érudite. Elle traduit Camoëns et Gil Vicente du portugais, Vittoria Colonna de l’italien. Elle écrit sur le cabinet de Robert Estienne, l’imprimeur humaniste ; elle relit Peau-d’Âne comme un mythe.
Et elle adresse des vers à ses contemporains — Chateaubriand après une lecture des Mémoires, Guizot, Béranger, Élise Moreau, Lamartine et Sainte-Beuve ensemble. C’est une correspondance en vers, et c’est un document sur toute une époque.
Mon royaume
Le meilleur poème du lot est celui qu’on lit en épigraphe. Elle a voulu être reine, elle s’est fait « un empire caché », et elle ajoute qu’au moins nul ne pourra le lui prendre.
Écrit avant la ruine, cela sonnait comme une coquetterie. Lu après, cela ne sonne plus du tout pareil.
Choix de textes
- Mon Royaume — « Je me suis fait un empire caché. » À relire en sachant ce qui l’attendait.
- La Mansarde — Une jeune espérance qui dansait. Le poème sait déjà que cela finira.
- À M. de Chateaubriand — Après une lecture des Mémoires d’outre-tombe, avant leur publication.
- À Béranger en prison, le 14 juillet 1829 — Une date, un ami embastillé. Elle prend parti, et elle signe.
- Adieu — réponse à Lamartine et Sainte-Beuve — Ils lui écrivaient, elle répondait. Un document sur toute une époque.
- Le Cabinet de Robert Estienne — L’imprimeur humaniste, chez la femme d’un imprimeur ruiné.
- Peau-d’Âne, mythe — Elle relit le conte en mythologue. Le sous-titre est un programme.
- Canzone de Vittoria Colonna — Traduit de l’italien : la poétesse de la Renaissance, amie de Michel-Ange.
- La Marinière, de Luis Camoëns — Traduit du portugais. Elle lisait les langues qu’elle traduisait.
- Migrations — Les oiseaux qui partent, chez quelqu’un qui n’a pas pu.
Pour le lire
Poésies — l’édition courante.
Poésies (1826) · Poésies nouvelles (1835) · Chroniques de France (1829).
Des dizaines de manuels et de livres de lecture, écrits pour faire vivre la maison après 1830.
Guillain Méjane























