
Timidement – Jacques d’Adelswärd-Fersen

Chaque fois que je passe au bord du Ranelagh,
Tu sais, tout près de l’allée de la Potinière,
Je me souviens du jour où, dans la lumière
Du grand soleil, je t’aperçus, le long du lac ;
Svelte et joli, tu te campais, pose coquette,
D’une main, tu lissais tes longs cheveux très blonds,
Que le vent du chemin égaillait sur ton front,
De l’autre tu tenais ta mince bicyclette.
Caché sous les sapins où les rêves sont bleus,
Je te voyais sourire et penser à quelque autre,
Vaguement ton bonheur se croyait-il le nôtre,
J’aurais voulu baiser la trace de tes yeux…
Mais je n’ai point osé, car j’étais très timide !
Nous avions cheminé très longtemps côte à côte,
Nos jeunes petits cœurs rêvaient d’éternité.
L’orage de la veille avait surexcité
Nos désirs, l’orage sur les montagnes hautes ;
Nous n’osions plus rien dire, et nos regards luisants
Se fuyaient comme de jolies fleurs ennemies,
Parfois un cri d’oiseau volait sur la prairie,
Et le silence obscur paraissait plus pesant…
La nuit était venue pleine de lourds nuages,
Qui roulaient dans le ciel avec des airs mauvais,
Moi j’avais un peu peur, à te sentir tout près,
Pourtant j’aurais voulu respirer ton visage !
Tout à coup un éclair zébra l’obscurité,
Un cri… et nous étions dans les bras l’un de l’autre :
Pareils à d’extasiés et mystiques apôtres,
Tes yeux au fond des miens versaient de la clarté ;
Tu voulus bien… Alors, grisé par ton sourire,
J’ai longuement baisé ta lèvre aux tièdes chairs,
Je ne sais si longtemps durèrent les éclairs,
Mais nous rentrâmes fous d’un singulier délire…






















