
Richard Brautigan — La poésie la plus simple du monde, et elle ne console pas

1935 — 1984
Qu’est-ce que c’est agréable
de pouvoir se lever le matin tout seul
et de ne pas avoir à dire aux gens que vous les aimez
quand vous ne les aimez plus.
Poème d’amour
Cela s’appelle « Poème d’amour » et c’est un poème de rupture, écrit dans la langue la plus plate possible. Il n’y a aucune image, aucun effet, pas un mot rare.
C’est un art très difficile qu’on prend pour de la facilité : dire une chose exacte, drôle et triste en six lignes, sans jamais avoir l’air d’écrire.
San Francisco
Enfance misérable dans le Nord-Ouest américain, père inconnu, faim, beaux-pères successifs. À vingt ans il jette une pierre dans la vitre d’un commissariat pour se faire arrêter et manger ; on l’interne, et il subit des électrochocs.
Il arrive à San Francisco en 1956, au moment de la beat generation. Il n’en fera jamais tout à fait partie : trop drôle pour les uns, trop triste pour les autres.
La Pêche à la truite en Amérique (1967) se vend à des millions d’exemplaires et fait de lui l’écrivain de la contre-culture — étiquette qui l’a tué à petit feu quand la mode a passé.
Ce que font ces poèmes
Ils tiennent en quelques lignes et fonctionnent comme des blagues dont la chute serait triste. « Bulletin météo de San Francisco », « Je vais me coucher à Los Angeles en pensant à toi », « Voilà une agréable surprise », « Je vis au vingtième siècle ».
Le titre fait souvent la moitié du travail, et le poème dément ce qu’il annonçait. C’est un procédé, et il ne s’use pas parce qu’il est toujours au service de quelque chose de réel.
Bolinas, 1984
Les ventes s’effondrent dans les années soixante-dix, la critique se retourne, l’alcool prend le dessus. Il s’est tiré une balle dans sa maison de Bolinas, en Californie.
On n’a retrouvé son corps que plusieurs semaines plus tard. Il avait quarante-neuf ans.
Choix de textes
- Poème d’amour — Un poème de rupture sous un titre d’amour. Six lignes, aucune image.
- Je vis au vingtième siècle — Le constat le plus banal possible, et il en tire un poème.
- Bulletin météo de San Francisco — Le titre fait la moitié du travail, et le poème dément l’annonce.
- Je vais me coucher à Los Angeles en pensant à toi — Un titre plus long que le poème. C’est délibéré.
- Le retour des rivières — L’un des rares où il élève la voix, et cela s’entend.
- Les choses s’incurvent lentement — Le mouvement le plus lent qu’un poème puisse décrire.
- Voilà une agréable surprise — Une blague dont la chute est triste. C’est sa forme.
- En marge — Il y a vécu, et il ne s’en plaint pas dans le poème.
- Étoile du poker — Le hasard et la nuit américaine, en quelques lignes.
- 3 novembre — Une date pour titre. On ne saura pas laquelle ni pourquoi.
Pour le lire
La Pêche à la truite en Amérique (1967) — des millions d’exemplaires, et l’étiquette qui l’a tué à petit feu.
Sucre de pastèque (1968) · Un privé à Babylone (1977) · Mémoires sauvés du vent (1982).
Il pleut en amour · Journal japonais — les poèmes en français, chez Le Castor Astral.
Guillain Méjane























