
Quatrième livre – Anatole France

Mais je ne sais pourquoi, plus je vous envisage,
Et moins je me remets, Monsieur, votre visage.
Je connais force huissiers.
Informez-vous de moi :
Je m’acquitte assez bien de mon petit emploi.
Soit ! Pour qui venez-vous ?
Pour une brave dame,
Monsieur, qui vous honore, et de toute son âme
Voudrait que vous vinssiez à ma sommation
Lui faire un petit mot de réparation.
De réparation ? Je n’ai blessé personne,
Je le crois : vous avez, Monsieur, l’âme trop bonne.
Que demandez-vous donc ?
Elle voudrait, Monsieur,
Que, devant des témoins, vous lui fissiez l’honneur
De l’avouer pour sage et point extravagante.
Parbleu ! C’est ma comtesse.
Elle est votre servante.
Je suis son serviteur.
Vous êtes obligeant,
Monsieur.
Oui, vous pouvez l’assurer qu’un sergent
Lui doit porter pour moi tout ce qu’elle demande.
Hé quoi donc ? les battus, ma foi, pairont l’amende !
Voyons ce qu’elle chante. Hon… « Sixième janvier,
Pour avoir faussement dit qu’il fallait lier,
Étant à ce porté par esprit de chicane,
Haute et puissante dame Yolande Cudasne,
Comtesse de Pimbesche, Orbesche, et caetera,
Il soit dit que, sur l’heure, il se transportera
Au logis de la dame ; et là, d’une voix claire,
Devant quatre témoins assistés d’un notaire,
Zeste ! ledit Hiérome avoura hautement
Qu’il la tient pour sensée et de bon jugement.
Le Bon. » C’est donc le nom de Votre Seigneurie ?
Pour vous servir, (À part.) Il faut payer d’effronterie.
Le Bon ? Jamais exploit ne fut signé Le Bon.
Monsieur le Bon !
Monsieur.
Vous êtes un fripon.
Monsieur, pardonnez-moi, je suis fort honnête homme.
Mais fripon le plus franc qui soit de Caen à Rome.
Monsieur, je ne suis pas pour vous désavouer :
Vous aurez la bonté de me le bien payer.
Moi, payer ? En soufflets.
Vous êtes trop honnête :
Vous me le pairez bien.
Oh ! tu me romps la tête.
Tiens ! voilà ton paiment.
Un soufflet ! Écrivons :
« Lequel Hiérome, après plusieurs rébellions,
Aurait atteint, frappé, moi, sergent, à la joue,
Et fait tomber du coup mon chapeau dans la boue. »
Ajoute cela !
Bon ! c’est de l’argent comptant ;
J’en avais bien besoin. « Et, de ce non content,
Aurait avec le pied réitéré, » Courage !…
« Outre plus, le susdit serait venu, de rage,
Pour lacérer ledit présent procès-verbal. »
Allons, mon cher monsieur, cela ne va pas mal.
Ne vous relâchez point.
Coquin !
Ne vous déplaise,
Quelques coups de bâton, et je suis à mon aise.
Oui-da ! Je verrai bien s’il est sergent.
Tôt donc,
Frappez. J’ai quatre enfants à nourrir.
Ah ! pardon !
Monsieur, pour un sergent je ne pouvais vous prendre ;
Mais le plus habile homme enfin peut se méprendre.
Je saurai réparer ce soupçon outrageant.
Oui, vous êtes sergent, Monsieur, et très sergent
Touchez là : vos pareils sont gens que je révère ;
Et j’ai toujours été nourri par feu mon père
Dans la crainte de Dieu, Monsieur, et des sergents.
Non, à si bon marché l’on ne bat point les gens.
Monsieur, point de procès !
Serviteur ! Contumace,
Bâton levé, soufflet, coup de pied. Ah !
De grâce,
Rendez-les-moi plutôt.
Suffit qu’ils soient reçus :
Je ne les voudrais pas donner pour mille écus.
Lorsque le vieux Thamus, pâle et rasant le bord,
À la place prescrite eut crié : « Pan est mort ! »
Le rivage s’émut, et, sur les flots tranquilles,
Un long gémissement passa, venu des Îles.
On entendit les airs gémir, pleurer des voix,
Comme si, sur les monts sauvages, dans les bois
Impénétrés, les dieux, aux souffles d’Ionie,
Les dieux, près de mourir, disaient leur agonie.
Le soleil se voila de jets de sable amer ;
Un âpre vent fouetta les vagues de la mer,
Et l’on vit, soufflant l’eau de leurs glauques narines,
Les phoques de Protée et ses vaches marines
S’échouer, monstrueux, et pareils à des monts,
Sur l’écueil blanc d’écume et noir de goémons.
Puis, tandis que Thamus, le vieux patron de barque,
Serrait le gouvernail et jurait par la Parque,
Un silence se fit et le flot se calma.
Or, le mousse avait pu grimper en haut du mât,
Et, tenant à deux mains la voilure et l’antenne :
Père ! s’écria-t-il tout à coup, capitaine !
Père ! un vol de démons ailés et familiers
Vient sur la mer, dans le soleil, et par milliers,
Si près de nous que leur essaim frôle les planches
De là barque ! Je les vois passer, formes blanches.
Ils chantent comme font les oiseaux dans les champs ;
Leur langue est inconnue et je comprends leurs chants.
Ils chantent : Hosanna ! Les entendez-vous, père ?
Ils disent que le monde a fini sa misère,
Et que tout va fleurir. Père, ils disent encor
Que les hommes vont voir un nouvel âge d’or !
Un dieu nous le promet, un enfant dont les langes
N’ont ni dessins brodés à Tyr, ni larges franges
Pourpres, et qui vagit dans la paille et le foin…
Quel peut être, pour qu’on l’annonce de si loin,
Cet enfant-dieu, né pauvre, en un pays barbare ?
D’un coup brusque le vieux Thamus tourna la barre :
Les démons ont dit vrai, mon fils. Depuis le temps
Que Jupiter jaloux foudroya les Titans,
Et depuis que l’Etna mugit, crachant du soufre,
L’homme est abandonné sur terre, l’homme souffre,
Peinant toujours, gelé l’hiver, brûlé l’été,
Sans te vaincre jamais, ô maigre pauvreté !
Qu’il vienne donc ! qu’il vienne enfin, l’Enfant débile
Et divin, si longtemps promis par la Sibylle ;
Qu’il vienne, celui qui, détrônant le hasard,
Doit donner à chacun de nous sa juste part
De pain et de bonheur. Plus de maux, plus de jeûnes,
Les dieux sont bons parfois, mon fils, quand ils sont jeunes.
…Papefigue se nomme
L’île et province où les gens autrefois
Firent la figue au portrait du Saint-Père.
Punis en sont ; rien chez eux ne prospère :
Ainsi nous l’a conté maître François.
L’île fut lors donnée en apanage
À Lucifer ; c’est sa maison des champs.
On voit courir par tout cet héritage
Ses commensaux, rudes à pauvres gens,
Peuple ayant queue, ayant cornes et griffes,
Si maints tableaux ne sont point apocryphes.
Advint un jour qu’un de ces beaux messieurs
Vit un manant rusé, des plus trompeurs,
Verser un champ dans l’île dessus dite.
Bien paraissait la terre être maudite,
Car le manant avec peine et sueur
La retournait et faisait son labeur.
Survint un diable à titre de seigneur.
Ce diable était des gens de l’Évangile,
Simple, ignorant, à tromper très facile,
Bon gentilhomme et qui, dans son courroux,
N’avait encor tonné que sur les choux :
Plus ne savait apporter de dommage.
— Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage
N’est mon talent : je suis un diable issu
De noble race, et qui n’a jamais su
Se tourmenter ainsi que font les autres.
Tu sais, vilain, que tous ces champs sont nôtres ;
Ils sont à nous dévolus par l’édit
Qui mit jadis cette île en interdit.
Vous y vivez dessous notre police.
Partant, vilain, je puis avec justice
M’attribuer tout le fruit de ce champ ;
Mais je suis bon, et veux que dans un an
Nous partagions sans noise et sans querelle.
Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux ?
Le manant dit : — Monseigneur, pour le mieux
Je crois qu’il faut les couvrir de touzelle ;
Car c’est un grain qui vient fort aisément.
— Je ne connais ce grain-là nullement,
Dit le lutin. Comment dis-tu ?… Touzelle ?…
Mémoire n’ai d’aucun grain qui s’appelle
De cette sorte ; or, emplis-en ce lieu ;
Touzelle, soit ! Touzelle, de par Dieu !
J’en suis content. Fais donc vite et travaille ;
Manant, travaille ! et travaille, vilain !
Travailler est le fait de la canaille :
Ne t’attends pas que je t’aide un seul brin,
Ni que par moi ton labeur se consomme ;
Je t’ai jà dit que j’étais gentilhomme,
Né pour chômer et pour ne rien savoir.
Voici comment ira notre partage :
Deux lots seront, dont l’un, c’est à savoir
Ce qui hors terre et dessus l’héritage
Aura poussé, demeurera pour toi ;
L’autre, dans terre, est réservé pour moi.
L’août arrivé, la touzelle est sciée,
Et, tout d’un temps, sa racine arrachée
Pour satisfaire au lot du diableteau.
Il y croyait la semence attachée,
Et que l’épi, non plus que le tuyau,
N’était qu’une herbe inutile et séchée.
Le laboureur vous la serra très bien.
L’autre au marché porta son chaume vendre :
On le hua ; pas un n’en offrit rien ;
Le pauvre diable était prêt à se pendre.
Il s’en alla chez son copartageant.
Le drôle avait la touzelle vendue,
Pour le plus sûr, en gerbe et non battue,
Ne manquant pas de bien cacher l’argent.
Bien le cacha. Le diable en fut la dupe.
— Coquin, dit-il, tu m’as joué d’un tour.
C’est ton métier. Je suis diable de cour
Qui, comme vous, à tromper ne m’occupe.
Quel grain veux-tu semer pour l’an prochain ?
Le manant dit : — Je crois qu’au lieu de grain
Planter me faut ou navets ou carottes :
Vous en aurez, monseigneur, pleines hottes,
Si mieux n’aimez raves dans la saison.
— Raves, navets, carottes, tout est bon,
Dit le lutin. Mon lot sera hors terre ;
Le tien dedans. Je ne veux point de guerre
Avecque toi, si tu ne m’y contrains.
Je vais tenter quelques jeunes nonnains.
L’auteur ne dit ce qui firent les nonnes.
Le temps venu de recueillir encor,
Le manant prend raves belles et bonnes,
Feuilles sans plus tombent pour tout trésor
Au diableleau qui, l’épaule chargée,
Court au marché. Grande fut la risée ;
Chacun lui dit son mot cette fois-là.
— Monsieur le diable, où croît cette denrée ?
Où mettrez-vous ce qu’on en donnera ?























