
Prolétaires – Albert Mérat

Vous savez ces chemins qui vont vers la barrière,
Montueux et chargés de pesants omnibus ;
Où l’on voit des passants, la casquette en arrière,
Suivant la volonté des litres qu’ils ont bus.
Les maisons, d’un gris sale, exhalent des bouffées
Malsaines, par la bouche ouverte des couloirs,
Et les petits enfants, têtes ébouriffées,
S’amusent dans la rue avec les ruisseaux noirs.
Entre les toits, au fond des cours peu spacieuses
Le jour, par le chemin qu’il a pu se frayer,
Descend pour éclairer les mains laborieuses
Plutôt que pour sourire et que pour égayer…
Les trottoirs sont étroits, mais la chaussée est large :
L’apprenti sans fardeau qui va le nez levé
Y croise l’ouvrier, solide sous sa charge,
Qui délibérément tient le haut du pavé.
Souvent, cela dépend du jour ou bien de l’heure
Si le sol est plus sec, si le ciel n’est pas gris,
La peine a moins de prise et la vie est meilleure
Dans ces quartiers perdus du peuple de Paris.
Et lorsque vient la nuit pleine d’étoiles blanches,
Sur les bancs espacés le long du boulevard
On surprend, sans gêner ces expansions franches,
Des groupes oublieux et qui rentreront tard.
II
Dans l’ombre, où je m’attache à leur marche indécise,
Passe sans se presser, l’air sérieux et doux,
En blouse bleue ou blanche, en robe noire ou grise,
Un couple d’amoureux qui seront des époux.
Ils viennent du travail ; et toute la journée,
Dans l’usine fumeuse ou l’atelier malsain,
Ils ont plié leur corps sur la tâche ordonnée,
Tandis que s’envolaient leurs rêves en essaim.
Et les voilà partis aux pays de Bohème
Que la nuit indulgente évoque aussi pour eux ;
Et, dans l’oubli profond des heures où l’on aime,
Causant à petits pas, comme font les heureux…
Ils vont : — elle jamais provocante ni prude
Et, sans baisser ses yeux d’un bleu pâle et charmant,
Livrant ses doigts, meurtris de coudre, à la main rude
Qui sait si bien alors les presser doucement.
Dimanche ils s’en iront, mis d’un goût peu sévère,
Mais la cravate neuve et le bonnet bien blanc,
Boire, près de Paris, l’amour au même verre,
Et, cœurs simples, pâlir dans un baiser tremblant.
Passez, les amoureux qui n’aurez pas d’histoire,
Dont le bonheur finit comme un conte ingénu :
En blouse blanche ou bleue, en robe grise ou noire,
Passez, charmants et vrais, quand le soir est venu.






















