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Sur la plainte des mandragores – Alfred Jarry

Sur la plainte des mandragores – Alfred Jarry

Sur la plainte des mandragores
Et la pitié des passiflores
Le lombric blanc des enterrements rentre en ses tanières.

Le sérail des faces de sable
Soumis au bois de nos sandales
Luit de l’or de toutes ses croix à nos paupières.

Le cuivre roux des feuilles mortes
Et la force des vieilles écorces
Sonne et bénit le glas très doux de nos retraites.

Rentrons : le jour bientôt se lève.
La cendre de la nuit achève
De fuir avec le sang coulant des sabliers.

Les cœurs perdent leur sang qui coule.
Le cerf-volant de nos cagoules
Suspend son spectre aux lointains comme des masques jaunes d’effraies.

Que le mort dorme avant l’aurore.
Que le mort dorme avant le premier pleur de la lumière.
Sur la plainte des mandragores
Et la pitié des passiflores
Le lombric blanc des enterrements rentre en ses tanières.
Strophe I (Pavot)
La volute
des incantations
S’exhale en fumée et fuit hors des sept trous de ma flûte.
Or frisé des hiboux ocellés, nations
Des solitaires roux méditant sur les troncs
Des ormes difformes et le cuivre lunaire des pierres,
À mon souffle fermez les cymbales de vos paupières
Et les bagues aux doigts de la nuit de l’or de vos yeux de tromblons.
Antistrophe I (Passiflore)
Double
À l’horizon la vision trouble
Des rideaux mous s’ouvrant des ailes des hiboux.
Cymbales
Aux trous ou aux clous des doigts de gloire,
Les tromblons de leurs yeux sur nous
Dans l’or ocellé de leur tête de ciboire.
Épode I (Drosera).
Il ocellera, le hibou,
Son biniou
Des éventails de pleurs mordorés de son cou.
Strophe II (Fougère).
La suédoise ouate à ses doigts bouche et lute
Les polyèdres des orbites de ma flûte.
Antistrophe II (Agaric).
La volute
Du cou du hibou
Blute
L’essaim
Du van des étincelles
Des yeux nyctalopes de ses ailes
Lourd et si bruissant de malchus d’assassins.
Épode II (Mandragore).
Il ocellera, le hibou,
Son biniou
Des éventails de pleurs mordorés de son cou.
Il ocellera, le hibou,
Son biniou
Aux volutes
Des polyèdres des orbites de ma flûte.
La belle dit à l’amant :
Entrez, entrez, bergerette ;
Noire la langue muette,
Baiser de bouche qui ment ;
Et des morts dans la brouette.
L’éclair allume sa lampe et l’éteint pour rire
Et l’enveloppe de son manteau de souris ;
Car devant Balthazar l’éclair fier vient d’écrire
En lettres de bave aux murailles du ciel gris !
… x …
{ {\displaystyle \left\{{\begin{matrix}\\\\\\\\\end{matrix}}\right.}
La rôde, la rôde
Qui n’a ni pieds ni piaudes,
Qui n’a qu’une dent
Et qui mange tous les petits enfants.

Strophe :
La lune ombre de sang l’acier de son croissant.
Le stupre aux ongles tous deux nous marchons chassant
Devant nous les lampadaires en vol de grues
Par l’horizon tendu de noir des mortes rues.

Images de Saintes, vos paupières férues
Dans la chambre, de l’Acte à taire, applaudissant
Ironiques en clins éternels, noircissant
L’œil par l’étendue des rues parcourues…

Otez de devant notre ombre vos yeux de mur,
Comme d’un qu’on va piétiner rampant mobile
Le cheval des tramways révulse un nez obscur.

Les lampadaires luisent en angle passant ;
La lune ombre de sang l’acier de son croissant.
Stupre aux ongles, tous deux nous marchons par la ville.

Le Livre de l’Acte passé
Sur les rails de fer roule et râle.
Dormez indéfiniment, ô mains trépassées ;
Vous ne refermerez plus vos dents sépulcrales.

Antistrophe :
Là-bas fuit le regard des vieux crabes tourteaux,
Sur les ponts, sur le glas des cloches des bateaux.
Sur les toits perchent des oiseaux monumentaux.
Dos en angle des cercueils, mettez vos manteaux,

Mettez vos manteaux bleus et gris, toits centenaires.
Rhinolophes, au nez ferré d’argent, lunaires,
Voletez en signes de croix, noires monères,
Vol erratique des planètes septénaires.

Le livre m’a serré de ses pinces de fer
Mieux que les mortes mains n’avaient mordu ma chair.
Ô les lourds patins sur la glace vert enfer !

Il avait dit : Toujours ! — Jamais plus ! lui réponds-je.
— Et j’écrase la cervelle comme une éponge
Et la mémoire, dit le corbeau, bec de songe.

Sur les toits perchent des corbeaux monumentaux ;
Les toits sont des cercueils qu’ont cloués des marteaux
Au ciel lunaire,
Vent,
Ne va pas soulevant
Le toit violet, sur le mur blanc au couvent :
Amour défunt, béni par le héron missionnaire !

Épode :
Le Temps sous les pandanus sonne son cor.
Le petit vieillard rit et grimace encor,
Tombant sous l’hallali torve des cuivrares.
Les caméléons dans leurs glauques simarres
Sont des vrilles de vigne au-dessus des mares
Et du tombeau vert des amours trépassés.
Sabbatiques rosses,
Evêques renversés chevauchant leurs crosses,
Les caméléons volent aux cieux lassés.

Or flambe et luit et chevronne au ciel d’opale
Entre ses longs doigts d’épervier de mains pâles
Aux cieux lassés
Le Livre au vol de corbeaux de ses signes trépassés.
Les hauts chapeaux des noirs Yankees
Confèrent au ciel oublié
Les trois piliers du Sablier.

La sieste des longs fémurs croise
Ses blanches X philosophales.
La pointe de nos barbes s’effiloque en la rafale.

Que la boule de nos cagoules,
Rose reflet au sang qui coule
Cherche le mort, momie en l’or du crépuscule ;

Et les sabliers retournés
Sable en haut donnent au damné
La nuit entière avant les Juifs Errants par la nuit nulle.

Rempli le sablier d’albâtre,
Le cœur qui pleure ne peut battre.
Comme lui sous les ifs nos pieds d’ibis sur les marais.

Pleuvra la future lumière
Aux plombs de vitraux des forêts
Sur notre tâche de nécrophores coutumière.

Sur la plainte des mandragores
Et la pitié des passifiores
Le lombric blanc des enterrements sort de ses tanières.

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