
Premier livre – Anatole France

Pourquoi ces éléphants, ces armes, ce bagage,
Et ces vaisseaux tout prêts à quitter le rivage ?
Disait au roi Pyrrhus un sage confident,
Conseiller très sensé d’un roi très imprudent.
— Je vais, lui dit ce prince, à Rome, où l’on m’appelle.
— Quoi faire ? — L’assiéger. — L’entreprise est fort belle
Et digne seulement d’Alexandre ou de vous ;
Mais, Rome prise enfin, Seigneur, où courons-nous ?
— Du reste des Latins la conquête est facile.
— Sans doute, on les peut vaincre : est-ce tout ? — La Sicile
De là nous tend les bras ; et bientôt, sans effort,
Syracuse reçoit nos vaisseaux dans son port.
— Bornez-vous là vos pas ? — Dès que nous l’aurons prise,
Il ne faut qu’un bon vent et Carthage est conquise.
Les chemins sont ouverts : qui peut nous arrêter ?
— Je vous entends, Seigneur, nous allons tout dompter :
Nous allons traverser les sables de Lybie,
Asservir en passant l’Égypte, l’Arabie,
Courir delà le Gange en de nouveaux pays,
Faire trembler le Scythe aux bords du Tanaïs,
Et ranger sous nos lois tout ce vaste hémisphère.
Mais, de retour enfin, que prétendez-vous faire ?
— Alors, cher Cinéas, victorieux, contents,
Nous pourrons rire à l’aise et prendre du bon temps.
— Eh ! Seigneur, dès ce jour, sans sortir de l’Épire,
Du matin jusqu’au soir, qui vous défend de rire ?





















