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Pianos d’été – François-Paul Alibert

Pianos d’été – François-Paul Alibert

Par ces étouffantes soirées
Où le jour ne veut pas mourir,
C’est alors qu’on vient vous ouvrir
Et qu’on vous entend, par bouffées,
Vous plaindre, et que vous préludez,
Cornemuses, ô pianos d’été,
À ces lourdes mélancolies
Qui tiennent nos cœurs oppressés
Sous vos plaintes mal étouffées,
Pianos d’été, pianos d’été.

Ah ! que la musicienne reste dans l’ombre !
Nous ne verrons point son visage
Ni ses mains, qu’elles soient lentes ou promptes.
Nous croirons qu’elle joue à même notre âme,
Et que, du cher clavier qui seul chante ou gémit,
Il s’élève une sourde mer de mélodie
Qui nous berce sur ses vagues languissantes
Et fait naître on ne sait quel fantôme d’absente
Vers qui nos bras se tendent et qui toujours s’efface.

Tout en lames de jour et molles cimes d’arbre,
Le paysage glisse aux fentes entrecloses
Des persiennes vertes et des stores.
C’est l’heure où les belles-de-nuit s’entr’ouvrent
Avec un parfum si fort et si subtil
Qu’on dirait une odeur de musique,
Et qu’elles font avec leurs tendres petits calices
De longs arpèges étouffés et doux.
Ah ! ne pleuvra-t-il pas ? Comme cette soirée
Est orageuse, et lourde, et monotone !
Je voudrais respirer la terre mouillée,
Mais ce n’est que le jardin qu’on arrose.
Et le piano s’enroule à mon cœur qu’il étreint,
Comme les liserons et les coloquintes
Grimpent aux hampes des passeroses
Dont ils étouffent les fleurs sous leurs vrilles.

Ce soir, je m’en irai par la ville.
Je choisirai de lointaines petites rues
Qui s’endorment sur leurs pavés étroits et durs
Où poussent des jardins de graminées,
Et qui renvoient au somnolent azur
Toute la chaleur dont elles sont accablées.
Elles montent, tellement silencieuses et calmes
Qu’on les croirait inhabitées,
Si, malgré les fenêtres fermées,
On ne les entendait tout à coup filtrer,
Suffocants et tristes, les pianos d’été,
Qui s’éparpillent en folles gammes
De ritournelles et de danses,
Si folles vraiment et si poignantes,
Qu’on dirait que vous êtes gonflés
D’un secret désir de pleurer,
Pianos d’été, pianos d’été…

Alors je pense à vous, pianos des plages,
Qui, du matin au soir, sans relâche,
Saccagés par des mains bruyantes d’enfants,
Étincelez, la nuit, aux lumières,
Et faites à travers les valses traînantes,
Scintiller vos facettes et vos paillettes.
De la mer solitaire où l’on se réfugie,
Quand même on les entend qui se crispent,
Et qui voudraient ne s’accorder qu’à la beauté
Des jeunes femmes et des étoiles,
Et se reposer un soir seulement, un soir,
Ou même se taire pour toujours, se taire,
Pour expier les mains qui les ont profanés,
Eux qui contiennent tant de merveilleuses musiques,
Et qui peut-être sentirent passer
Quelque jour dans leur âme le souffle du génie.
Pourquoi ne comprend-on pas qu’ils ne sont avides
Que de vieillir en paix, tout doucement,
En redressant leurs pauvres cordes faussées,
Et d’amasser autour de leurs notes dormantes,
En revanche de tant de tortures passées,
L’éternité d’un grand silence harmonieux.
Et c’est aussi pourquoi je pleure,
Quand je songe à ce que vous devenez,
Pianos de luxe, pianos d’été,
Et dans quelle ombre recluse et malsaine
Vous finissez vos années
Et vos suprêmes rengaines,
Jusqu’à ce que vous vous en alliez
Où s’en vont les cœurs fatigués,
Où s’en vont les vieilles poupées,
Pianos d’été, pianos d’été…

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