
Phylis (I) – Mathurin Régnier

Amour tout despité de n’auoir point de flesche
Assez forte pour faire en mon cœur vne bresche,
Voulant qu’il ne fust rien dont il ne fust vainqueur,
Fit par les coups d’autruy cette plaie en mon cœur,
Quand ces Bergers naurés, sans vigueur & sans armes,
Tout moites de leur sang, comme moy de mes larmes,
Prés du Satyre mort & de moy que l’ennuy
Rendoit en apparence aussi morte que luy,
Firent voir à mes yeux d’vne piteuse sorte
Qu’autant que leur amour leur valeur estoit forte.
Ce traistre tout couuert de sang & de pitié,
Entra dedans mon cœur, sous couleur d’amitié,
Et n’y fut pas plustost que morte, froide, & blesme,
Ie cessé tout en pleurs d’estre plus à moy-mesme,
I’oublié pere & mere, & troupeaux, & maison,
Mille nouueaux desirs saisirent ma raison:
I’erré deçà delà, furieuse insensee,
De pensers, en pensers, s’esgara ma pensee,
Et comme la fureur estoit plus douce en moy,
Reformant mes façons, ie leur donnois la loy,
I’accommodois ma grace, agençois mon visage,
Vn ialoux soin de plaire excitoit mon courage:
I’allois plus retenuë & composois mes pas,
I’apprenois à mes yeux à former des appas,
Ie voulois sembler belle, & m’efforçois à faire
Vn visage qui peust également leur plaire,
Et lors qu’ils me voyoient par hasard tant soit peu,
Ie frissonnois de peur, craignant qu’ils eussent veu
Tant i’estois en amour innocemment coupable,
Quelque façon en moy qui ne fust agreable.
Ainsi tousiours en trance en ce nouueau soucy
Ie disois à par-moy, las mon Dieu qu’est-cecy!
Quel soin qui de mon cœur s’estant rendu le maistre,
Fait que ie ne suis plus ce que ie soulois estre:
D’où vient que iour & nuict ie n’ay point de repos?
Que mes souspirs ardens trauersent mes propos,
Que loin de la raison tout conseil ie reiette,
Que ie sois sans suiet aux larmes si suiette!
Ha! sotte respondoy-ie apres en me tançant,
Non ce n’est que pitié que ton ame ressant
De ces Bergers blessez, te fasche-tu cruelle,
Aux doux ressentimens d’vn acte si fidelle?
Serois-tu pas ingrate en faisant autrement?
Ainsi ie me flattois en ce faux iugement,
Estimant en ma peine aueugle & langoureuse,
Estre bien pitoyable, & non pas amoureuse.
Mais las! en peu de temps ie cogneu mon erreur,
Tardiue cognoissance à si prompte fureur!
I’apperceu, mais trop tard, mon amour vehemente,
Les cognoissant amans, ie me cogneus amante,
Aux rayons de leur feu qui luit si clairement,
Helas! ie vy leur flame & mon embrasement,
Qui croissant par le temps s’augmenta d’heure en heure,
Et croistra, s’ay-ie peur iusqu’à tant que ie meure.
Depuis de mes deux yeux le sommeil se bannit,
La douleur de mon cœur mon visage fannit,
Du Soleil à regret la lumiere m’esclaire,
Et rien que ces Bergers au cœur ne me peut plaire.
Mes flesches & mon arc me viennent à mespris,
Vn choc continuël fait guerre à mes esprits,
Ie suis du tout en proye à ma peine enragee,
Et pour moy comme moy toute chose est changee:
Nos champs ne sont plus beaux, ces prés ne sont plus verts,
Ces arbres ne sont plus de feuillages couuerts,
Ces ruisseaux sont troublez des larmes que ie verse,
Ces fleurs n’ont plus d’émail en leur couleur diuerse,
Leurs attraits si plaisans sont changez en horreur,
Et tous ces lieux maudits n’inspirent que fureur.
Icy comme autresfois, ces pâtiz ne fleurissent,
Comme moy de mon mal mes troupeaux s’amaigrissent,
Et mon chien m’abayant semble me reprocher,
Que i’aye ore à mespris ce qui me fut si cher:
Tout m’est à contre-cœur horsmis leur souuenance:
Hélas! ie ne vy point sinon lors que i’y pense,
Ou lors que ie les vois, & que viuante en eux,
Ie puize dans leurs yeux vn venin amoureux.
Amour qui pour mon mal me rend ingenieuse,
Donnant tréue à ma peine ingrate & furieuse,
Les voyant me permet l’vsage de raison,
Afin que ie m’efforce apres leur guarison,
Me fait penser leurs maux, mais las! en vain i’essaye
Par vn mesme appareil pouuoir guarir ma playe:
Ie sonde de leurs coups l’estrange profondeur,
Et ne m’estonne point pour en voir la grandeur:
I’estuue de mes pleurs leurs blesseures sanglantes,
Helas à mon malheur blesseures trop blessantes!
Puisque vous me tuez, & que mourant par vous,
Ie souffre en vos douleurs, & languis en vos coups.























