
Odilon-Jean Périer — Mort à vingt-six ans, et déjà entièrement lui-même

1901 — 1928
La Ville est dans ma chambre
Ce fauteuil est un port.
Avez-vous vu mes lampes
Mes mâts et mes bateaux ?
Mon pays
Un fauteuil qui est un port, des lampes qui sont des mâts. Il a vingt-quatre ans, il vit à Bruxelles, il est cardiaque et il sait qu’il ne fera pas de vieux os.
Il est mort à vingt-six ans, en 1928, et il avait déjà tout : une langue à lui, une gaieté qui ne triche pas, une manière de poser un mot juste à côté d’un autre pour que les deux se mettent à briller.
Le Citadin
Son grand livre s’appelle Le Citadin (1924). Le titre est un programme : il est le poète de la ville, du café, de la chambre, du verre d’eau glacée, du rhum bu à trois heures. Rien de la nature romantique, rien du symbolisme brumeux qui étouffait la Belgique littéraire.
« Je ne chanterai pas très haut ni très longtemps » : c’est son art poétique, et il l’a tenu. Le ton est celui d’un homme qui parle à quelqu’un d’assis en face de lui.
Une gaieté sérieuse
Lisez les titres : « Récréation », « Guérison », « Récompense », « Découverte de l’évidence », « Connaissance de l’ivresse », « J’ai bu du rhum ». Voilà un vocabulaire de convalescent qui a décidé d’aimer le monde.
Et à côté : « Défaite », « Manque d’illusions », « Le sage humilié », « Églogue désolée », « Mort d’un dieu ». Il savait exactement le prix de sa légèreté.
« À la limite de la lumière et de l’ombre » — c’est l’endroit où il se tient, et il n’en bouge pas.
Ce qui ne s’est pas fait
Il laisse trois recueils, un roman, quelques proses. Ses amis — Michaux, qui était de son âge et de sa ville — ont continué sans lui.
On ne dira pas ce qu’il aurait écrit : c’est le genre de phrase qui ne coûte rien. On dira qu’il y a là cinquante poèmes qui n’ont pas vieilli d’un jour, ce qui est rare pour 1924.
Choix de textes
- Mon pays — « Ce fauteuil est un port. » La ville tenue dans une chambre.
- Art poétique — Un masque fait avec de l’or volé à sa propre sincérité. Il ne se ménage pas.
- Je ne chanterai pas très haut ni très longtemps — Son vrai programme, et il l’a tenu à la lettre.
- Je t’offre un verre d’eau glacée — Le geste le plus simple du monde, et il en fait un poème d’amour.
- Connaissance de l’ivresse — Le mot « connaissance » change tout : ce n’est pas une fête, c’est une étude.
- Ton visage est le mot de la nuit étoilée — Un seul vers pour titre, et il suffirait.
- À la limite de la lumière et de l’ombre — L’endroit exact où il se tient, et d’où il n’a jamais bougé.
- Le sage humilié — Le revers de sa gaieté. Il en connaissait le prix.
- Guérison — Écrit par un cardiaque de vingt-quatre ans. Le titre est un acte.
- Mort d’un dieu — Le grand sujet, traité en quelques lignes, sans emphase.
Pour le lire
Le Citadin (1924) — son grand livre, et le manifeste d’une poésie urbaine et gaie.
Le Passage des anges (1926) · Le Promeneur (posthume, 1929).
Notre Mère la Ville (1922). Mort à vingt-six ans, à Bruxelles.
Guillain Méjane























