
L’Églogue nue – François-Paul Alibert

Écoute la fraîcheur bruissante de l’ombre.
Le songe délié des rameaux sur le ciel
Où tressaille un subtil silence froissé d’ailes
Peureuses, le murmure opaque de cette onde
Où se renverse un bois impénétrable et noir
Qui se poursuit comme un obscur frisson de moire
Sur des herbes où plane une halte de source,
Et parfois un émoi furtif de brises sourdes,
Annoncent que l’aurore hésite et balbutie,
Et soufflent à travers les feuilles qui frémissent
Et parlent de tous leurs milliers de pointes frêles,
L’attente d’un matin aux tendresses de perle.
La nuit est d’argent pâle et l’orient vacille
D’un timide vertige où fondent les étoiles,
Transparentes et goutte à goutte, sur les cimes
Que l’on sent s’éveiller entre elles, et de voir
Dans l’eau soudain de rose et d’azur partagée,
Ta face délicate et fuyante échanger
Un sourire avec son image dispersée,
Je connais, au reflet fidèle de ta bouche,
Que l’heure est plus limpide et qu’enfin c’est le jour
Qui monte, couronné de feux et de rosée.
Reste immobile, tends tes mains jointes à l’aube,
Tiens-toi près de la rive agenouillée et rêve.
Laisse le vent léger couler jusqu’à tes lèvres
Une haleine de fleurs errant de baume en baume,
Et, d’entre les rumeurs vivantes qui s’élèvent,
Entends chanter en toi, comme un chœur de prières
Par la terre, le ciel et l’eau répercutées,
Le silence vermeil et vaste de l’été.
Viens maintenant, déjà l’heure est haute et dans l’air
Tranquille, la chaleur étend ses lourdes nappes.
Il est temps de gagner cette étroite retraite
Où le fleuve engourdi se détourne et s’étale
Vers un bord de roseaux et d’arbres inclinés,
Et là, d’ombre liquide et glauque environnée,
Défais avec lenteur tes robes indolentes,
Suspends-toi sur la mare, et, toute dévêtue,
Pensive et d’une main te retenant aux branches,
Entre dans l’eau qui couvre à peine tes pieds nus.
Tantôt prêtant l’oreille, interdite et ravie,
Debout dans le reflet de tes jambes divines,
Et, un doigt sur ta bouche entr’ouverte, épiant
Un écho de silence et d’onde au fond de l’antre
Où tel humide oracle à tout instant s’émeut,
Et, dans la roche creuse épars, s’égoutte et pleure,
Tantôt lasse et les bras tombant au long des hanches
Avec une candide et calme insouciance,
Tu cherches si quelque arbre à ton toucher résonne
Ou, sous l’écorce vive enchantée et perdue,
Quelle divinité murmurante et touffue
Va tout à coup jaillir de sa lente prison
Et venir au-devant de ton baiser complice ?
Qu’espères-tu de l’heure et de son frais mystère,
Pour t’offrir, ainsi droite et haute comme un lis,
À l’invisible attrait d’une étreinte secrète ?
Attends-tu qu’un satyre, impur et plein de ruse,
S’insinuant d’un pas tortueux et fourchu,
Soudain fonde et t’emporte entre ses bras pendante,
Et regagne d’un bond sa caverne de pampres ?
Il n’est ici, cachés au plus épais des bois,
Que toi-même, ingénue et complaisante proie
D’un désir qui s’ignore et n’ose se poser,
Seule déesse de ces lieux, nymphe ou naïade,
Et moi qui, d’un écart propice de feuillage,
Te guette et te regarde entrer, blanche et rosée,
Jusqu’au col dans la source abrupte, et divertir,
Si nul arbre à ton gré ne parle ni soupire
Et n’envoie à ta bouche une amoureuse haleine,
Le songe de ta chair au mirage des eaux.
Va plutôt, secouant à tes pieds la fontaine,
Et foulant d’une trace oblique ces roseaux
Dont la tige fléchit, va, hasarde ta vue
À travers leur muraille harmonieuse, laisse
Tes yeux errer, et, par ces chantantes fissures
Qui font l’air gémissant et sonore la haie,
Éblouis-toi du fleuve embrasé qui miroite,
Écoute autour de toi s’assoupir et bruire
La solitude ardente et fauve de midi.
Un cri s’élève, vibre en suspens, puis s’éloigne.
Là-bas, un enfant nu tient croisés sous ses doigts
De durs pipeaux gonflés de miel et d’ironies
Où veillent des rumeurs chevrotantes d’églogue,
Et module un soupir monotone de flûte.
Des sureaux accablés d’abeilles et d’aromes
Inclinent leur sommeil noir et doré qui brûle,
De chaleur, de mollesse et d’azur consumé.
Et, sur la berge, deux jeunes garçons qui luttent,
Splendides et de leur simple courage armés,
S’enlacent dévêtus au grand jour, et, leur chute
Rejaillissant dans l’eau de toutes parts lancée,
Se combattent avec des rires dans l’écume.
Retourne sur tes pas, crois-moi, crains d’avancer
Plus loin, tu meurtrirais tes membres à l’épine
Des ronces et tes pieds délicats aux cailloux
Dont la grève enflammée et dure se hérisse.
Tout près d’ici, je sais une grotte de mousse
Où tu peux, à l’abri du soleil qui te hâle,
Dormir, nouant tes mains sous ta tête, et, sans hâte,
Dans l’herbe non froissée et profonde étendue,
Attendre qu’un plus mol après-midi se lève.
Je serai le veilleur de ta sieste nue,
Et, ramenant vers tes yeux clos l’ombre et le lierre
Qu’une insensible brise écarte par moments,
J’agiterai sur ta divine somnolence
L’odeur fauve et la pourpre éparse de ces roses,
Pour que, même en dormant, tu sentes mon désir
T’effeuiller et ta chair complaisante m’ouvrir
La couche abandonnée et tiède où tu reposes.
Évaporée à la lumière, la flûte aigre
Et douce s’enfle avec un soupir et se tait.
Par les branches il traîne un roucoulement rauque
De colombe cruelle et tendre, et tu souris
En rêve de me voir me dresser et d’ouïr
Enfin dans les roseaux tinter l’heure du faune.
Mais l’herbe cède moins aisément sous ton poids.
Veux-tu que nous allions nous baigner dans le fleuve,
Et poursuivre sur l’onde ineffablement bleue
Nos ombres s’allongeant à l’approche du soir ?
Nous descendrons au fil du courant, sous les rives
Penchantes, et, les yeux au plan de l’eau déclive,
Nous la verrons sur nous étinceler et pendre,
Et renverser un ciel mêlé de rose et d’ambre.
La chaleur tombe comme une ivresse apaisée,
Et fondant au déclin du jour, par tout l’espace,
Insinue un subtil et languide baiser.
L’air qui frémit, sonore et fragile, et plus vaste,
Se brise au moindre choc, et jusqu’à nous renvoie
D’incertaines clameurs et de lointains abois.
De grands corps où s’enchaîne une houle de muscles,
Beaux et d’une jeunesse héroïque vêtus,
Surgissent, prennent leur élan, sautent et plongent,
Et reparaissent en soufflant, par-dessus l’onde,
Comme les dieux marins, de l’eau par les narines.
Nu sous un vert chapeau d’algues fluviatiles,
Et contournant ses mains en figure de conque,
Un pêcheur hèle vers le couchant, et tandis
Que je nage, emporté par ma joie et ma force,
Laissant derrière moi s’enfuir le paysage,
Tu piétines la vague et gravis le rivage,
Et marches au-devant du crépuscule d’or.
Est-ce bien toi qu’enfin je revois et qui songes,
Au bord de cet étang crépusculaire assise,
Et regardant descendre un cirque de prairie
Vers ta halte inclinée et ces côteaux aux longues
Lignes calmes qui font le ciel horizontal ?
Est-ce bien toi que je retrouve, heureuse et lasse,
Soutenant dans ta main ton genou replié,
Et l’oreille tendue à ces hauts peupliers
Qui de tout leur feuillage innombrable bruissent ?
Sur ta tête le ciel est rose comme un fruit
En son milieu tranché, qui s’égoutte et qui saigne,
Et, tranquille pourtant, tu sembles inquiète,
D’une vieille musique écrite sur le sable
Ou d’un visage peint sur la face de l’eau
Et qu’à tous les hasards ride après ride efface
Le moindre vent qui fait ondoyer les roseaux.
Entends-tu s’éveiller quelque sourde pensée
Ensemble au plus profond des bois et de toi-même,
Ou quelque voix obscure au loin prophétiser,
Empreinte d’une immense et divine tristesse,
Et suspendre attentive à ses accents ton âme ?
Quel espoir, s’amassant sous l’ombre de ton front,
Par ta chair alanguie et rêveuse s’exhale ?
Sur toi sens-tu la source encore qui frissonne,
Ou bien jouirais-tu simplement de la joie
D’être nue et de vivre en présence du soir ?
Toujours, sans te lasser, devant toi tu regardes,
Les yeux là-bas perdus et la bouche étonnée,
Anxieuse, indécise et cependant si calme !
Je n’aperçois d’ici que ton profil tourné
Vers les collines où décroît le crépuscule,
Et, bientôt confondue au milieu de la brume
Qui, subtile et naissante aux pointes des rameaux,
Leur laisse pressentir un blanc lever de lune,
Je ne saurai jamais si tu fus ingénue
Au point de projeter ton seul reflet dans l’eau,
Ou quel esprit veillait dans ta forme charmante,
Et, te tenait pensive et presque douloureuse,
Sur le bord de l’étang crépusculaire, à l’heure
Où le soir se mourait harmonieusement.
Insoucieux de l’ombre, accroupi sur la flaque
Où le ciel qui verdit va, s’approfondissant,
L’enfant qui joue encore à la nuit commençante,
Souffle à travers ses doigts un air de pastorale,
Et la flûte où grelotte une tendre agonie,
Nous invite à finir ici la bucolique.






















