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La Procession passe – François-Paul Alibert

La Procession passe – François-Paul Alibert

Le ciel est calme et rit dans sa clarté première.
Vers l’azur naissant, les hautes roses trémières
Montent, comme des cierges en fleur
Couronnés de lumières votives.
Le ciel accueille dans sa douceur
La tranquille ascension des collines,
Et sourit dans sa lumière.
Et sur les champs inclinés et purs comme des prières,
Souffle la chaude haleine de la campagne heureuse.
Le vent léger qui joue avec les avoines lentes
Et bruit dans leurs chalumeaux sonores et noueux
Comme aux tiges des roseaux creux,
Les peupliers qui s’agitent vers leur cime élancée,
Et les cloches agrestes et transparentes
Chantent et se répondent,
À la ronde :
La procession va passer.

L’ombre du reposoir tendu de toiles blanches
Est douce à qui la cherche avec son cœur d’enfant.
Au-dessus, un ormeau étend son toit mouvant
Où vont se poursuivant
Le soleil et les hautes branches.

Viens, la poussière craque sur les chemins,
Et l’azur crépite et vibre à se rompre.
La chaleur avec le jour monte,
Et ce n’est déjà plus le matin.
Le village assoupi dans sa ceinture d’arbres
Nous ouvre ses places brûlantes et calmes,
Cherchons la rue étroite et fraîche où va passer
La procession blanche et dorée.

Nous serons bien ici pour voir le cortège
Défiler avec ses pavillons et ses bannières.
Des genêts, des rameaux tendres d’olivier
Jonchent la terre par brassées.
Sur les murs et sur les portes,
Les draps neufs pendent et flottent,
Qu’un souffle tiède doucement soulève et gonfle,
Ils préparent au prochain triomphe
De la Vierge, des Saints et de l’Hostie,
Des voies pieuses, riantes et fleuries,
Et retiennent fixés à leurs plis
Des touffes de rose et de glaïeul
Et le doux chèvrefeuille,
Humiliés et glorieux d’avoir été coupés,
Et, de place en place, au long des belles nappes blanches,
Un lis tranché s’élève et penche,
Aussi pur, triste et seul qu’un séraphin blessé.
La procession va passer.

Au bout de la rue étroite et somnolente,
Vois, sur son parvis, l’église noire et hâlée
Brûler dans la lumière avec tranquillité,
Sans feu ni cendres.
Des masques pleurent ou grimacent,
Incrustés sur sa fruste façade
Où les violiers et les pariétaires
Poussent aux fentes de la pierre.
Sous le porche où tremblent des ténèbres dorées,
Une rumeur bourdonne et vient vers nous, écoute :
L’église gronde ainsi qu’une ruche enivrée
À l’heure où les abeilles sortent en foule,
C’est la procession.

Voici la croix qui tient attachés à ses branches,
Les instruments de la Passion,
Les clous, la couronne d’épines et la lance.
L’azur céleste ondule aux plis des oriflammes
Peintes de cinabre et d’étoiles.
Belles comme des demoiselles élues,
Voici le chœur des vierges de blanc vêtues.
Un souffle insensible fait palpiter leurs voiles
Comme un cierge allumé qui tremble dans le vent.
Quatre par quatre, elles portent sur leurs épaules
Les idoles de soie, de brocart et d’argent,
Qui se balancent et saluent.
D’autres portent, solennelles, lentes et hautes,
Les bannières aux riches et longues franges,
Où, parmi les nuages roides et les anges,
Des assomptions sont brodées.
Ce sont les Enfants de Marie
Qui marchent à pas glissants et cadencés
En chantant la Salutation angélique
Leurs voix montent, tremblent, se renversent
Et flottent en suspens dans l’air qui les disperse
En cantiques aigus, cristallins et pâles
Comme de translucides linges déployés.
Et voici, pareilles à de petites cathédrales
Où reposent des faces de cire aux yeux fermés,
Les reliquaires et les châsses,
La procession passe.

Voici les vieilles femmes en robe noire et usée,
Les servantes, les mères et les veuves.
Tu peux lire sur leurs lèvres décolorées,
Sur leurs paupières pesantes et flétries
Et sur leurs tempes creuses,
Les fatigues et le mystère de la vie.
Elles marchent, lourdes, lasses et courbées,
Égrenant, ave par ave, leur rosaire,
Et leurs mains patientes semblent défiler,
Grain à grain, joie par joie, misère après misère,
Toute leur existence humble, triste et sévère,
Qui bruit et s’écoule au long du chapelet.

Voici les enfants de pourpre, fiers comme des rois mages.
Les uns, si jeunes, croisent les bras et marchent,
Occupés seulement d’être beaux et bouclés
Comme Jésus dans sa crèche.
D’autres tiennent des cierges
Dont les flammes transparentes et fragiles
Vacillent au grand jour et plient.
D’autres font brûler l’encens de l’Arabie
Dans les cassolettes ardentes et brandies,
Et d’autres, puisant à leurs corbeilles,
Jettent à pleines poignées
Des pétales de rose effeuillés
Qui montent et retombent en pluie,
Comme une nuée odorante et vermeille,
Sur les pas des diacres aux robes éblouissantes
Escortant le dais surmonté de plumes blanches,
Majestueux et balancé comme l’arche,
Où, parmi les falots dansants et les encensoirs,
Aux mains d’un blanc vieillard tout en dentelle et moire,
Rayonnant au centre glorieux de l’ostensoir,
Dieu s’avance.
Incline-toi, que ta main trace
Sur ta poitrine et sur ton front le signe qui rachète,
Cherche avec tes genoux la terre,
La procession passe.

Si tu veux, pendant qu’elle se déroule
Comme un collier se rompt et se renoue,
Au long du rempart vieux et penchant,
À la limite du village et des champs
Où les blés pressés mûrissent,
Viens, entrons dans l’église
Vibrante encore et tout émue.
Comme une conque où la mer immense s’est tue,
Elle est humide et fraîche et bruissante
Et résonne d’un vaste et merveilleux silence ;
Elle semble plus grande d’être vide de Dieu.
Obscure, scintillante et bleue,
Elle nage dans une brume d’encens,
Et, de toutes ses pierres attentives et sonores,
Elle écoute la procession décroître au dehors.

D’ici suivons ensemble par la pensée
La pompe liturgique et sacrée
Qui marche, oscille, s’arrête et repart,
Toutes bannières déployées.
Voiles richement brodés,
Vases où fument des aromates,
Hymnes et cantiques alternés,
C’est une fête païenne,
C’est la fête de la joie et de la beauté.
Les jeunes filles portent le vaisseau de la Déesse
Et la statue accueillante de la Bonne Mère,
Les images s’inclinent et sourient.
Blancs et or, au coin des rues,
Dans une étincelante solitude,
Les reposoirs attendent et brasillent
De mille feux pâles qui se consument.
Les chants cessent, une clochette tinte,
Et scande de sons argentins
Le silence des assistants qui s’agenouillent,
Et de ses bras haut levés vers les quatre vents,
L’Officiant, avec un geste auguste et lent,
Promène la Face divine sur la foule,
Et de nouveau l’heureux cortège se déroule.

L’église est pleine de mystère,
D’ombre et de voix oubliées,
Une odeur lourde de lis y traîne
Comme un passage de robes dépliées.
Repose-toi, mon âme, et dors si tu es lasse,
C’est aujourd’hui la Fête-Dieu,
Là-bas, dans la lumière et sous l’azur en feu,
La procession passe.

Mais entends-tu ce murmure sourd et lointain
Qui naît, grandit et se rapproche ?
C’est la procession qui revient.
L’église tremble comme une grotte
À l’heure où remonte la mer.
Au choc léger du chant vague et clair
Qui, par les chemins de l’air, marche et s’avance,
Plus faible qu’un souffle de brise,
Écoute le silence
S’éveiller et bruire
Et peu à peu rouler comme le vent dans les orgues.
Un cri d’allégresse éclate sous le porche,
Les cloches se déchaînent et s’envolent
Au plus profond du ciel,
Et, par le portail grand ouvert,
Avec le soleil, l’azur et la lumière,
Dans l’église qui frémit toute et s’ébranle,
La procession rentre.

Mon âme, la fête est finie,
Viens, sortons, nous n’avons plus rien à faire ici.
Viens, au dehors le jour est doux et recueilli,
Et tu seras la demoiselle bénie
Qui se penche aux balcons d’en-haut et s’attriste.
Est-ce le soir ou le matin,
Ô mon âme, je n’en sais rien.
Mais l’heure prend des tons d’améthyste
Et promet d’être exquise et mélancolique.
Allons revoir l’endroit où nous attendions
Tout à l’heure la procession.
Les rues semblent dévastées et plus larges,
Les draps blancs pendent tristement, et sur les marches
Des humbles seuils,
Les lis, pétale par pétale, s’effeuillent,
Déjà las de l’orgueil d’avoir été cueillis.
Les dieux se sont évanouis,
Mon âme, la fête est finie.
Tous les joncs sont coupés, tous les lauriers fanés,
C’est une odeur de rose effacée,
Un écho mourant des Panathénées,
La procession est passée.

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