
La descente – Albert Mérat

I
La neige coulant goutte à goutte
A fait des lacs mornes et froids ;
Et tout le long du col, la route
Contourne leurs circuits étroits.
Rien n’y peut vivre, et rien ne pousse
Dans leur eau sombre et sur leurs bords.
Des lichens gris au lieu de mousse :
On les appelle « lacs des morts. »
Ils sont là dormants, immobiles,
Ainsi qu’hier et que demain,
Mystérieusement tranquilles,
Glaçant le cœur comme la main.
Les iris bleus qui par centaines,
Mêlés aux glauques nénufars,
Boivent l’eau fraîche des fontaines,
Mourraient parmi leurs flots blafards.
Pas de fleurs vives et pas d’ailes
Sur ces gouffres profonds et noirs.
L’essaim frileux des hirondelles
Cherche plus bas d’autres miroirs.
Le ciel qui mène ses nuages,
Le ciel mobile et nuancé
Ne peut guère peindre d’images
Sur ce cristal dur et foncé.
Ils sont funèbres ; et l’artiste
Ne saurait pas, dans un tableau,
Sous une couleur assez triste
Rendre ces tristesses de l’eau.
II
La nuit vient, effaçant les choses ;
Le jour emporte ses couleurs.
Les étoiles qui sont écloses
Ont d’étincelantes pâleurs.
Les montagnes se font menteuses ;
Mais les forêts, en s’endormant,
Deviennent meilleures chanteuses,
Et le chant des bois est charmant.
Vous ne savez plus où vous êtes…
Graves, sortant du cadre noir,
Des sapins avancent leurs têtes
Comme pour entendre et pour voir.
Les précipices sont pleins d’ombre :
Leur bouche s’ouvre dans la nuit,
Sans rien laisser voir du fond sombre
Où l’eau qui coule fait du bruit.
Dans la brume vague, ils paraissent,
Au milieu de bruits singuliers,
Un ciel fantastique où se pressent
Tous les fantômes familiers ;
Et par la portière entr’ouverte,
On sent courir sur les gazons
De la vallée humide et verte
L’odeur tiède des floraisons.
Ivresse ! fièvre d’aller vite,
Bercé du vertige et du vent,
Parmi les dangers qu’on évite,
Sans savoir où, mais en avant !
Et quand la diligence arrive,
Faisant sonner son cliquetis,
La lanterne empressée et vive,
Les yeux clignotants et petits ;
Les cris, les formes indécises,
Les silhouettes sur les murs,
Et la suite des maisons grises
Dont les regards ne sont pas sûrs ;
Et la servante brune et pâle,
Aussi belle que le portrait
De madone, peint dans la salle
— Où la soupe chaude apparaît !






















