
Emily Dickinson — Mille sept cents poèmes cousus à la main, et cachés dans un tiroir

1830 — 1886
Folles nuits — folles nuits !
Si j’étais avec toi
De folles nuits seraient
Notre luxure !
Folles nuits
De son vivant, une dizaine de poèmes ont paru, tous sans son nom et tous corrigés par des éditeurs qui trouvaient sa ponctuation fautive.
À sa mort en 1886, sa sœur Lavinia a ouvert un coffre et y a trouvé quarante petits cahiers cousus au fil, contenant près de mille huit cents poèmes que personne n’avait lus.
Amherst
Elle a passé sa vie dans la maison de son père, dans une petite ville du Massachusetts. Les dernières années, elle ne sortait plus de sa chambre et parlait aux visiteurs à travers une porte entrouverte.
On a beaucoup romancé cette réclusion. Ce qu’elle recouvre est plus simple et plus brutal : une femme qui a compris qu’écrire demandait tout son temps, et qui a organisé sa vie en conséquence.
Les tirets
Sa marque, ce sont ces tirets qui coupent le vers partout — au milieu d’une phrase, avant un mot, à la place d’un point. Les premiers éditeurs les ont supprimés ; il a fallu attendre 1955 pour qu’on publie enfin ses textes tels qu’elle les avait écrits.
Ils ne décorent pas : ils suspendent. Ils installent dans la phrase une hésitation qui est le sujet même du poème. « La douleur tient du vide », « La mort est un dialogue », « Je suis morte pour la beauté » — chaque fois, quelque chose est laissé ouvert.
Ce que vous lisez ici
Des traductions françaises anciennes, faites quand elle commençait tout juste à passer les frontières. Elles ont leurs partis pris — certaines rétablissent une ponctuation qu’elle refusait — mais elles ont fait entrer cette voix-là dans notre langue.
Lisez « Il n’y a pas de frégate comme un livre », puis « Le ciel est bas, les nuages sales ». Entre les deux, il y a toute l’amplitude d’une femme qui n’est presque jamais sortie de chez elle.
Choix de textes
- Folles nuits, folles nuits — Ses éditeurs voulaient le supprimer, jugeant qu’il compromettait sa réputation.
- Il n’y a pas de frégate comme un livre — Elle n’a presque jamais voyagé. C’est écrit par quelqu’un qui le sait.
- Je suis morte pour la beauté — Deux morts se parlent à travers la cloison de leurs tombes.
- La mort est un dialogue — Elle discute avec elle, poliment, et elle ne cède rien.
- La douleur tient du vide — Une définition, posée comme un théorème. C’est sa manière.
- Le ciel est bas, les nuages sales — Le temps qu’il fait, et rien d’autre. Cela suffit largement.
- À l’abri dans leurs chambres d’albâtre — Les morts au cimetière, et les siècles qui passent au-dessus.
- On dit que le temps guérit — Elle prend le lieu commun et le démonte en quatre vers.
- La poussière est le seul secret — Le vers d’ouverture est déjà la conclusion.
- Je meurs dans la nuit — Le présent de l’indicatif, employé sans une once de pose.
Pour le lire
Poèmes — l’édition disponible aujourd’hui.
Près de mille huit cents poèmes, trouvés à sa mort dans quarante cahiers cousus au fil.
Il a fallu attendre l’édition de Thomas H. Johnson (1955) pour les lire avec sa ponctuation et ses tirets.
En français : de nombreuses traductions, dont celles de Claire Malroux et de Françoise Delphy.
Guillain Méjane






















