
Émilie Arnal — La Maison de granit, ou l’amour dit à mots couverts
1863 — 1935
Les mortes qui furent aimées
Ont emporté dans leur tombeau
Des moissons de fleurs embaumées :
Elles dorment sous ce fardeau.
Ô mortes
Émilie Arnal est née à Millau en 1863. Élève de l’École normale de Sèvres, elle enseigne les lettres au lycée de jeunes filles Edgar-Quinet, à Paris, et ne publie son premier livre qu’à quarante-cinq ans, en 1908 : Vers les sommets, dédié à Sully Prudhomme.
Deux ans plus tard paraît La Maison de granit, que l’Académie française couronne en 1911. Le sous-titre dit tout : « poème d’amour ». C’est de ce livre que viennent « Ô mortes », « Tu ne sauras jamais » et « On a rentré les foins ».
Ce que les textes disent
Le corpus a une cohérence frappante : presque tous les titres sont des adresses ou des refus.
« Vous ne savez pas », « Tu ne sauras jamais », « Je vous écris », « Une autre te dira », « N’attendons plus », « Il faut choisir », « Ce que je veux ». Il y a quelqu’un en face, à qui l’on parle, et à qui l’on dit surtout ce qu’on ne dira pas.
C’est une poésie du non-dit organisé, et c’est beaucoup plus difficile à tenir qu’une confidence.
Et la mort
L’autre versant est funèbre : « Ô mortes », « L’attente », « Résurrection », « L’âme des choses », « Devant la mer ». Les mortes qui furent aimées dorment sous le fardeau des fleurs qu’on leur a données — l’image est excellente, et cruelle : l’amour des vivants pèse sur elles.
« Nature, ce n’est pas vous que mon cœur adore » : le vers est un refus net du lieu commun romantique. Elle savait ce qu’elle écartait.
Après
Elle publie encore plusieurs livres, dont L’Hôte divin, couronné par l’Académie en 1927, puis se retire pour soigner sa sœur Lucie. Elle meurt en 1935 près de Toulouse, à Lapeyrouse-Fossat, et repose à Millau.
Choix de textes
- Ô mortes — L’amour des vivants pèse sur les mortes. L’image est cruelle et juste.
- Tu ne sauras jamais — Le non-dit organisé : plus difficile à tenir qu’une confidence.
- Vous ne savez pas — Le même geste au vouvoiement. La distance change tout.
- Nature, ce n’est pas vous que mon cœur adore — Un refus net du lieu commun romantique. Elle savait ce qu’elle écartait.
- Je vous écris — La lettre en vers, forme qui suppose quelqu’un en face.
- Il faut choisir — Trois mots, et une situation entière qu’on ne connaîtra pas.
- Une autre te dira — Elle passe la parole à une rivale. C’est très fort.
- Devant la mer — Le lieu obligé, où pour une fois elle ne refuse rien.
- On a rentré les foins — Une phrase de campagne, posée telle quelle. Le meilleur du recueil.
- Ce que je veux — Elle finit par le dire. Il faut lire les autres d’abord.
Pour le lire
Vers les sommets (Sansot, 1908) ; Marthe Brienz, roman (Plon-Nourrit, 1909) ; La Maison de granit, poème d’amour (Plon-Nourrit, 1910 ; prix Archon-Despérouses de l’Académie française, 1911) ; L’Hôte divin (prix de l’Académie française, 1927).
La Maison de granit est transcrite sur Wikisource, d’où viennent les textes du site.
Guillain Méjane
























