
De la fable. – Jean-Pierre Claris de Florian

Il y a quelque temps qu’un de mes amis, me voyant occupé de faire des
fables, me proposa de me présenter à un de ses oncles, vieillard aimable
et obligeant, qui, toute sa vie, avait aimé de prédilection le genre de
l’apologue, possédait dans sa bibliothèque presque tous les fabulistes,
et relisait sans cesse La Fontaine.
J’acceptai avec joie l’offre de mon ami: nous allâmes ensemble chez son
oncle.
* * * * *
Je vis un petit vieillard de quatre-vingts ans à-peu-près, mais qui se
tenait encore droit. Sa physionomie était douce et gaie, ses yeux vifs
et spirituels; son visage, son souris, sa manière d’être, annonçaient
cette paix de l’ame, cette habitude d’être heureux par soi qui se
communique aux autres. On était sûr, au premier abord, que l’on voyait
un honnête homme que la fortune avait respecté. Cette idée faisait
plaisir, et préparait doucement le coeur à l’attrait qu’il éprouvait
bientôt pour cet honnête homme.
Il me reçut avec une bonté franche et polie, me fit asseoir près de lui,
me pria de parler un peu haut, parce qu’il avait, me dit-il, le bonheur
de n’être que sourd; et, déjà prévenu par son neveu que je me donnais
les airs d’être un fabuliste, il me demanda si j’aurais la complaisance
de lui dire quelques uns de mes apologues.
Je ne me fis pas presser, j’avais déjà de la confiance en lui. Je
choisis promptement celles de mes fables que je regardais comme les
meilleures; je m’efforçai de les réciter de mon mieux, de les parer de
tout le prestige du débit, de les jouer en les disant; et je cherchai
dans les yeux de mon juge à deviner s’il était satisfait.
Il m’écoutait avec bienveillance, souriait de temps en temps à certains
traits, rapprochait ses sourcils à quelques autres, que je notais en
moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine
d’apologues, il me donna ce tribut d’éloges que les auteurs regardent
toujours comme le prix de leur travail, et qui n’est souvent que le
salaire de leur lecture. Je le remerciai, comme il me louait, avec une
reconnaissance modérée; et, ce petit moment passé, nous commençâmes une
conversation plus cordiale.
J’ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris dans des
fables anciennes ou étrangères.
Oui, lui répondis-je, toutes ne sont pas de mon invention. J’ai lu
beaucoup de fabulistes; et lorsque j’ai trouvé des sujets qui me
convenaient, qui n’avaient pas été traités par La Fontaine, je ne me
suis fait aucun scrupule de m’en emparer. J’en dois quelques uns à
Ésope, à Bidpaï, à Gay, aux fabulistes allemands, beaucoup plus à un
Espagnol nommé Yriarté, poète dont je fais grand cas, et qui m’a fourni
mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public
dans une préface, afin que l’on ne puisse pas me reprocher…
Oh! C’est fort égal au public, interrompit-il en riant. Qu’importe à vos
lecteurs que le sujet d’une de vos fables ait été d’abord inventé par un
Grec, par un Espagnol, ou par vous? L’important, c’est qu’elle sait bien
faite. La Bruyère a dit: Le choix des pensées est invention.
D’ailleurs, vous avez pour vous l’exemple de La Fontaine. Il n’est guère
de ses apologues que je n’aie retrouvés dans des auteurs plus anciens
que lui. Mais comment y sont-ils? Si quelque chose pouvait ajouter à sa
gloire, ce serait cette comparaison. N’ayez donc aucune inquiétude sur
ce point.
En poésie, comme à la guerre, ce qu’on prend à ses frères est vol, mais
ce qu’on enlève aux étrangers est conquête.
Parlons d’une chose plus importante. Comment avez-vous considéré
l’apologue?
A cette question je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbutiai;
et, voyant bien, à l’air de bonté du vieillard, que le meilleur parti
était d’avouer mon ignorance, je lui répondis, si bas qu’il me le fit
répéter, que je n’avais pas encore assez réfléchi sur cette question,
mais que je comptais m’en occuper quand je ferais mon discours
préliminaire.
J’entends, me répondit-il: vous avez commencé par faire des fables; et,
quand votre recueil sera fini, vous réfléchirez sur la fable. Cette
manière de procéder est assez commune, même pour des objets plus
importans. Au surplus, quand vous auriez pris la marche contraire, qui
sûrement eût été plus raisonnable, je doute que vos fables y eussent
gagné. Ce genre d’ouvrage est peut-être le seul où les poétiques sont
à-peu-près inutiles, où l’étude n’ajoute presque rien au talent, où,
pour me servir d’une comparaison qui vous appartient, on travaille, par
une espèce d’instinct, aussi bien que l’hirondelle bâtit son nid, ou
bien aussi mal que le moineau fait le sien.
Cependant je ne doute point que vous n’ayez lu, dans beaucoup de
préfaces de fables, que l’apologue est une instruction déguisée sous
l’allégorie d’une action: définition qui, par parenthèse, peut convenir
au poème épique, à la comédie, au roman, et ne pourrait s’appliquer à
plusieurs fables, comme celles de Philomèle et Progné, de l’Oiseau
blessé d’une flèche, du Paon se plaignant à Junon, du Renard et du
Buste, etc. qui proprement n’ont point d’action, et dont tout le sens
est renfermé dans le seul mot de la fin; ou comme celles de l’Ivrogne
et sa Femme, du Rieur et des Poissons, de Tircis et Amarante, du
Testament expliqué par Ésope, qui n’ont que le mérite assez grand
d’être parfaitement contées, et qu’on serait bien fâché de retrancher,
quoiqu’elles n’aient point de morale. Ainsi cette définition, reçue de
tous les temps, ne me paroît pas toujours juste.
Vous avez lu sûrement encore, dans le très ingénieux discours que feu M.
de la Motte a mis à la tête de ses fables, que, pour faire un bon
apologue, il faut d’abord se proposer une vérité morale, la cacher sous
l’allégorie d’une image qui ne péche ni contre la justesse, ni contre
l’unité, ni contre la nature; amener ensuite des acteurs que l’on fera
parler dans un style familier mais élégant, simple mais ingénieux, animé
de ce qu’il y a de plus riant et de plus gracieux, en distinguant bien
les nuances du riant et du gracieux, du naturel et du naïf.
Tout cela est plein d’esprit, j’en conviens: mais, quand on saura toutes
ces finesses, on sera tout au plus en état de prouver, comme l’a fait M.
de la Motte, que la fable des deux Pigeons est une fable imparfaite,
car elle péche contre l’unité; que celle du Lion amoureux est encore
moins bonne, car l’image entière est vicieuse[1]. Mais, pour le
malheur des définitions et des règles, tout le monde n’en sait pas moins
par coeur l’admirable fable des deux Pigeons, tout le monde n’en
répète pas moins souvent ces vers du Lion amoureux,
Amour, amour, quand tu nous tiens,
On peut bien dire, adieu prudence;
et personne ne se soucie de savoir qu’on peut démontrer rigoureusement
que ces deux fables sont contre les règles.
[1] OEuvres de la Motte, discours sur la fable, tome IX, pag. 22 et
suiv.
Vous exigerez peut-être de moi, en me voyant critiquer avec tant de
sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable, que j’en
indique de meilleurs: mais je m’en garderai bien, car je suis convaincu
que ce genre ne peut être défini et ne peut avoir de préceptes. Boileau
n’en a rien dit dans son Art poétique; et c’est peut-être parce qu’il
avait senti qu’il ne pouvait le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui
assurément était poète, avait fait la fable de la Mort et du
Malheureux en concurrence avec La Fontaine. J. B. Rousseau, qui était
poète aussi, traita le même sujet. Lisez dans M. d’Alembert[2] ces deux
apologues comparés avec celui de La Fontaine; vous trouverez la même
morale, la même image, la même marche, presque les mêmes expressions;
cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins
très-médiocres, et celle de La Fontaine est un chef-d’oeuvre.
[2] Histoire des membres de l’académie française, tome III.
La raison de cette différence nous est parfaitement développée dans un
excellent morceau sur la fable, de M. Marmontel[3]. Il n’y donne pas les
moyens d’écrire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se donner; il
n’expose point les principes, les règles qu’il faut observer, car je
répète que dans ce genre il n’y en a point: mais il est le premier, ce
me semble, qui nous ait expliqué pourquoi l’on trouve un si grand charme
à lire La Fontaine, d’où vient l’illusion que nous cause cet inimitable
écrivain. «Non seulement, dit M. Marmontel, La Fontaine a ouï dire ce
qu’il raconte, mais il l’a vu, il croit le voir encore. Ce n’est pas un
poète qui imagine, ce n’est pas un conteur qui plaisante; c’est un
témoin présent à l’action, et qui veut vous y rendre présent vous-même:
son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa politique, tout ce
qu’il a d’imagination, de mémoire, de sentiment, il met tout en oeuvre,
de la meilleure foi du monde, pour vous persuader; et c’est cet air de
bonne foi, c’est le sérieux avec lequel il mêle les plus grandes choses
avec les plus petites, c’est l’importance qu’il attache à des jeux
d’enfans, c’est l’intérêt qu’il prend pour un lapin et une belette, qui
font qu’on est tenté de s’écrier à chaque instant, Le bon homme! etc.»
[3] Élémens de littérature, tome III.
M. Marmontel a raison: quand ce mot est dit, on pardonne tout à
l’auteur, on ne s’offense plus des leçons qu’il nous fait, des vérités
qu’il nous apprend; on lui permet de prétendre à nous enseigner la
sagesse, prétention que l’on a tant de peine à passer à son égal. Mais
un bon homme n’est plus notre égal: sa simplicité crédule, qui nous
amuse, qui nous fait rire, le délivre à nos yeux de sa supériorité; on
respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu’il nous donne; on
peut l’admirer et l’aimer sans se compromettre.
Voilà le grand secret de La Fontaine, secret qui n’était son secret que
parce qu’il l’ignorait lui-même.
Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement, qu’à moins d’être un
La Fontaine il ne faut pas faire de fables; et vous sentez que la seule
réponse à cette affligeante vérité c’est de jeter au feu mes apologues.
Vous m’en donnez une forte tentation; et, comme dans les sacrifices un
peu pénibles il faut toujours profiter du moment où l’on se trouve en
forces, je vais, en rentrant chez moi…
Faire une sottise, interrompit-il; sottise dont vous ne seriez point
tenté, si vous aviez moins d’orgueil d’une part, et de l’autre plus de
véritable admiration pour La Fontaine.
Comment! Repris-je d’un ton presque fâché, quelle plus grande preuve de
modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage qui m’a coûté des
années de travail? Et quel plus grand hommage peut recevoir de moi
l’admirable modèle dont je ne puis jamais approcher?
Monsieur le fabuliste, me dit le vieillard en souriant, notre
conversation pourra vous fournir deux bonnes fables, l’une sur
l’amour-propre, l’autre sur la colère. En attendant, permettez-moi de
vous faire une question que je veux aussi habiller en apologue.
Si la plus belle des femmes, Hélène par exemple, régnait encore à
Lacédémone, et que tous les grecs, tous les étrangers, fussent ravis
d’admiration en la voyant paraître dans les jeux publics, ornée d’abord
de ses attraits enchanteurs, de sa grace, de sa beauté divine, et puis
encore de l’éclat que donne la royauté, que penseriez-vous d’une petite
paysanne ilote, que je veux bien supposer jeune, fraîche, avec des yeux
noirs, et qui, voyant paraître la reine, se croirait obligée d’aller se
cacher? Vous lui diriez: Ma chère enfant, pourquoi vous priver des jeux?
Personne, je vous assure, ne songe à vous comparer avec la reine de
Sparte. Il n’y a qu’une Hélène au monde; comment vous vient-il dans la
tête que l’on puisse songer à deux? Tenez-vous à votre place. La plupart
des Grecs ne vous regarderont pas; car la reine est là haut, et vous
êtes ici. Ceux qui vous regarderont, vous ne les ferez pas fuir. Il y en
a même qui peut-être vous trouveront à leur gré; vous en ferez vos amis,
et vous admirerez avec eux la beauté de cette reine du monde.
Quand vous lui auriez dit cela, si la petite fille voulait encore
s’aller cacher, ne lui conseilleriez-vous point d’avoir moins d’orgueil
d’une part, et de l’autre plus d’admiration pour Hélène?
Vous m’entendez; et je ne crois pas nécessaire, ainsi que l’exige M. de
la Motte, de placer la moralité à la fin de mon apologue.
Ne brûlez donc point vos fables, et soyez sûr que La Fontaine est si
divin, que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont
encore très-belles. Si vous pouvez en avoir une, je vous en ferai mon
compliment. Pour cela, vous n’avez besoin que de deux choses que je vais
tâcher de vous expliquer.
Quoique je vous aie dit que je ne connais point de définition juste et
précise de l’apologue, j’adopterais pour la plupart celle que La
Fontaine lui-même a choisie, lorsqu’en parlant du recueil de ses fables
il l’appelle,
Une ample comédie à cent actes divers,
Et dont la scène est l’univers.
En effet, un apologue est une espèce de petit drame: il a son
exposition, son noeud, son dénouement. Que les acteurs en soient des
animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu’ils
commencent par me dire ce dont il s’agit, qu’ils m’intéressent à une
situation, à un événement quelconque, et qu’ils finissent par me laisser
satisfait, soit de cet événement, soit quelquefois d’un simple mot, qui
est le résultat moral de tout ce qu’on a dit ou fait. Il me serait aisé,
si je ne craignais d’être trop bavard, de prendre au hasard une fable de
La Fontaine, et de vous y faire voir l’avant-scène, l’exposition, faite
souvent par un monologue, comme dans la fable du Berger et son
Troupeau; l’intérêt commençant avec la situation, comme dans la
Colombe et la Fourmi; le danger croissant d’acte en acte, car il y en a
de plusieurs actes, comme l’Alouette et ses Petits avec le Maître d’un
champ; et le dénouement enfin, mis quelquefois en spectacle, comme dans
le Loup devenu Berger, plus communément en simple récit.
Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé par de véritables
acteurs, par le prestige du théâtre, et qu’il doit cependant me donner
la comédie, il s’ensuit que son premier besoin, son talent le plus
nécessaire, doit être celui de peindre: car il faut qu’il montre aux
regards ce théâtre, ces acteurs qui lui manquent; il faut qu’il fasse
lui-même ses décorations, ses habits; que non seulement il écrive ses
rôles, mais qu’il les joue en les écrivant; et qu’il exprime à la fois
les gestes, les attitudes, les mines, les jeux de visage, qui ajoutent
tant à l’effet des scènes.
Mais ce talent de peindre ne suffirait pas pour le genre de la fable,
s’il ne se trouvait réuni avec celui de conter gaiement: art difficile
et peu commun; car la gaieté que j’entends est à la fois celle de
l’esprit et celle du caractère. C’est ce don, le plus desirable sans
doute, puisqu’il vient presque toujours de l’innocence, qui nous fait
aimer des autres, parce que nous pouvons nous aimer nous-mêmes; change
en plaisirs toutes nos actions, et souvent tous nos devoirs; nous
délivre, sans nous donner la peine de l’attention, d’une foule de
défauts pénibles, pour nous orner de mille qualités qui ne coûtent
jamais d’efforts. Enfin cette gaieté, selon moi, est la véritable
philosophie, qui se contente de peu sans savoir que c’est un mérite,
supporte avec résignation les maux inévitables de la vie sans avoir
besoin de se dire que l’impatience n’y changerait rien, et sait encore
faire le bonheur de ceux qui nous environnent du seul supplément de
notre propre bonheur.
Voilà la gaieté que je veux dans l’écrivain qui raconte: elle entraîne
avec elle le naturel, la grace, la naïveté. Le talent de peindre, comme
vous savez, comprend le mérite du style et le grand art de faire des
vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi je conclus que tout
fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flatter, non pas
d’être l’égal de La Fontaine, mais d’être souffert après lui.
Parlez-vous sérieusement, lui dis-je, et prétendez-vous m’encourager? Si
tout ce que vous venez de détailler n’est que le moins qu’on puisse
exiger d’un fabuliste, que voulez-vous que je devienne? Ou laissez-moi
brûler mes fables, ou ne me démontrez pas qu’elles ne réussiront point.
Je pourrois vous répondre pourtant que l’élégant Phèdre n’est rien moins
que gai, que le laconique Ésope ne l’est pas beaucoup davantage, que
l’Anglais Gay n’est presque jamais qu’un philosophe de mauvaise humeur,
et que cependant…
Ces messieurs-là, reprit le vieillard, n’ont rien de commun avec vous.
Indépendamment de la différence de leur nation, de leur siècle, de leur
langue, songez que Phèdre fut le premier chez les romains qui écrivit
des fables en vers, que Gay fut de même le premier chez les Anglais. Je
ne prétends pas assurément leur disputer leur mérite: mais croyez que ce
mot de premier ne laisse pas de faire à la réputation des hommes.
Quant à votre Ésope, je ne dirai pas qu’il fut aussi le premier chez les
Grecs, car je suis persuadé qu’il n’a jamais existé.
Quoi! répliquai-je, cet Ésope dont nous avons les ouvrages, dont j’ai lu
la vie dans Méziriac, dans La Fontaine, dans tant d’autres, ce Phrygien
si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n’aurait été
qu’un personnage imaginaire? Quelles preuves en avez-vous? Et qui donc,
à votre avis, est l’inventeur de l’apologue?
Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et vous allez
m’engager dans une discussion scientifique à laquelle je ne suis guère
propre, car on ne peut être moins savant que moi. Pour ce qui regarde
Ésope, je vous renvoie à une dissertation fort bien faite de feu M.
Boulanger, sur les incertitudes qui concernent les premiers écrivains
de l’antiquité. Vous y verrez que cet Ésope, si renommé par ses
apologues, et que les historiens ont placé dans le sixième siècle avant
notre ère, se trouve à la fois le contemporain de Crésus roi de Lydie,
d’un Necténabo roi d’Égypte, qui vivait cent quatre-vingts ans après
Crésus, et de la courtisane Rhodope, qui passe pour avoir élevé une de
ces fameuses pyramides bâties au moins dix-huit cents ans avant Crésus.
Voilà déjà d’assez grands anachronismes pour rejeter comme fabuleuses
toutes les vies d’Ésope.
Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament et les attribuent à
Lochman, fabuliste célèbre en Asie depuis des milliers d’années,
surnommé le Sage par tout l’Orient, et qui passe pour avoir été, comme
Ésope, esclave, laid et contrefait.
M. Boulanger, par des raisons très-plausibles, démontre à-peu-près
qu’Ésope et Lochman ne sont qu’un. Il est vrai qu’il donne ensuite des
raisons presque aussi bonnes, tirées de l’étymologie, de la ressemblance
des noms phéniciens, hébreux, arabes, pour prouver que ce Lochman le
sage pourrait fort bien être le roi Salomon. Il va plus loin; et,
comparant toujours les identités, les rapports des noms, les similitudes
des anecdotes, il en conclut que ce Salomon, si révéré dans l’Orient
pour sa sagesse, son esprit, sa puissance, ses ouvrages, était Joseph,
fils de Jacob, premier ministre d’Égypte. De là, revenant à Ésope, il
fait un rapprochement fort ingénieux d’Ésope et de Joseph, tous deux
réduits à l’esclavage, et faisant prospérer la maison de leur maître;
tous deux enviés, persécutés, et pardonnant à leurs ennemis; tous deux
voyant en songe leur grandeur future, et sortant d’esclavage à
l’occasion de ce songe; tous deux excellant dans l’art d’interpréter les
choses cachées; enfin tous deux favoris et ministres, l’un du Pharaon
d’Égypte, l’autre du roi de Babylone.
Mais, sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne à
regarder comme à-peu-près sûr que ce prétendu Ésope n’est qu’un nom
supposé sous lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus
long-temps auparavant dans l’Orient. Tout nous vient de l’Orient; et
c’est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conservé du caractère et
de la tournure de l’esprit asiatique. Ce goût de paraboles, d’énigmes,
cette habitude de parler toujours par images, d’envelopper les préceptes
d’un voile qui semble les conserver, durent encore en Asie; leurs
poètes, leurs philosophes, n’ont jamais écrit autrement.
Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point. Mais quel est le
pays de l’Asie que vous regardez comme le berceau de la fable?
Là-dessus, me répondit-il, je me suis fait un petit systême qui pourrait
bien n’être pas plus vrai que tant d’autres: mais, comme c’est peu
important, je ne m’en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur
l’origine de la fable: je ne les dis guère qu’à mes amis, parce qu’il
n’y a pas grand inconvénient à se tromper avec eux.
Nulle part on n’a dû s’occuper davantage des animaux que chez le peuple
où la métempsycose était un dogme reçu. Dès qu’on a pu croire que notre
ame passait après notre mort dans le corps de quelque animal, on n’a
rien eu de mieux à faire, rien de plus raisonnable, rien de plus
conséquent, que d’étudier avec soin les moeurs, les habitudes, la façon
de vivre de ces animaux si intéressans, puisqu’ils étaient à la fois
pour l’homme l’avenir et le passé, puisqu’on voyait toujours en eux ses
pères, ses enfans et soi-même.
De l’étude des animaux, de la certitude qu’ils ont notre ame, on a dû
passer aisément à la croyance qu’ils ont un langage. Certaines espèces
d’oiseaux l’indiquent même sans cela. Les étourneaux, les perdrix, les
pigeons, les hirondelles, les corbeaux, les grues, les poules, une foule
d’autres, ne vivent jamais que par grandes troupes. D’où viendrait ce
besoin de société, s’ils n’avaient pas le don de s’entendre? Cette seule
question dispense d’autres raisonnemens qu’on pourrait alléguer.
Voilà donc le dogme de la métempsycose, qui, en conduisant naturellement
les hommes à l’attention, à l’intérêt pour les animaux, a dû les mener
promptement à la croyance qu’ils ont un langage. De là je ne vois plus
qu’un pas à l’invention de la fable, c’est-à-dire à l’idée de faire
parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains.
Montagne a dit que notre sapience apprend des bêtes les plus utiles
enseignemens aux plus grandes et plus nécessaires parties de la vie. En
effet, sans parler des chiens, des chevaux, de plusieurs autres animaux,
dont l’attachement, la bonté, la résignation, devraient sans cesse faire
honte aux hommes, je ne veux prendre pour exemple que les moeurs du
chevreuil, de cet animal si joli, si doux, qui ne vit point en société,
mais en famille; épouse toujours, à la manière des Guèbres, la soeur
avec laquelle il vint au monde, avec laquelle il fut élevé; qui demeure
avec sa compagne, près de son père et de sa mère, jusqu’à ce que, père à
son tour, il aille se consacrer à l’éducation de ses enfans, leur donner
les leçons d’amour, d’innocence, de bonheur, qu’il a reçues et
pratiquées; qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de
l’amitié, dans les jouissances de la nature, et dans cette heureuse
ignorance, cette imprévoyance des maux, cette incuriosité qui, comme
dit le bon Montagne, est un chevet si doux, si sain à reposer une tête
bien faite.
Pensez-vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher
de ces moeurs si pures, si douces, nos intrigues, nos haines, nos
crimes; de comparer avec mon chevreuil, allant paisiblement au gagnage,
l’homme, caché derrière un buisson, armé de l’arc qu’il a inventé pour
tuer de plus loin ses frères, et employant ses soins, son adresse, à
contrefaire le cri de la mère du chevreuil, afin que son enfant trompé,
venant à ce cri qui l’appelle[4], reçoive une mort plus sûre des mains
du perfide assassin; pensez-vous, dis-je, que ce philosophe n’ait pas
aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher
à l’homme sa barbarie, pour lui dire les vérités dures que mon
philosophe n’aurait pu hasarder sans s’exposer aux effets cruels de
l’amour-propre irrité? Voilà la fable inventée; et, si vous avez pu me
suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que
l’apologue a dû naître dans l’Inde, et que le premier fabuliste fut
sûrement un brachmane.
[4] C’est ainsi que l’on tue les chevreuils.
Ici le peu que nous savons de ce beau pays s’accorde avec mon opinion.
Les apologues de Bidpaï sont le plus ancien monument que l’on connaisse
dans ce genre; et Bidpaï était un brachmane. Mais, comme il vivait sous
un roi puissant dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un
peuple civilisé dès long-temps, il est assez vraisemblable que ses
fables ne furent pas les premières. Peut-être même n’est-ce qu’un
recueil des apologues qu’il avait appris à l’école des gymnosophistes,
dont l’antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu’il y a de sûr,
c’est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les deux
Pigeons, ont été traduits dans toutes les langues de l’Orient, tantôt
sous le nom de Bidpaï ou Pilpai, tantôt sous celui de Lochman. Ils
passèrent ensuite en Grèce sous le titre de fables d’Ésope. Phèdre les
fit connaître aux romains. Après Phèdre, plusieurs Latins, Aphtonius[5],
Avien, Gabrias, composèrent aussi des fables. D’autres fabulistes plus
modernes, tels que Faërne, Abstémius, Camérarius, en donnèrent des
recueils, toujours en latin, jusqu’à la fin du seizième siècle qu’un
nommé Hégémon, de Châlons-Sur-Saône, s’avisa le premier de faire des
fables en vers français. Cent ans après, La Fontaine parut; et La
Fontaine fit oublier toutes les fables passées, et, je tremble de vous
le dire, vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M.
de La Motte et quelques autres fabulistes très-estimables de notre temps
ont eu, depuis La Fontaine, des succès mérités. Je ne les juge pas
devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter
de les valoir.
[5] Aphtonius et Gabrias ou Babrias sont deux fabulistes grecs. C’est
par erreur que Florian les place ici parmi les fabulistes latins.
(Note de l’éditeur.)
Voilà l’histoire de la fable, telle que je la conçois et la sais. Je
vous l’ai faite pour mon plaisir peut-être plus que pour le vôtre.
Pardonnez cette digression à mon âge et à mon goût pour l’apologue.
A ces mots le vieillard se tut. Je crois qu’il en était temps, car il
commençait à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu’il m’avait
données, et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes
fables, pour qu’il voulût bien retrancher, d’une main plus ferme que la
mienne, celles qu’il trouverait trop mauvaises, et m’indiquer les fautes
susceptibles d’être corrigées dans celles qu’il laisserait. Il me le
promit, me donna rendez-vous à huit jours de là. On juge que je fus
exact à ce rendez-vous: mais quelle fut ma douleur, lorsque, arrivant
avec mon manuscrit, j’appris à la porte du vieillard qu’il était mort de
la veille! Je le regrettai comme un bienfaiteur; car il l’aurait été, et
c’est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui
mes apologues, encore moins celui d’en retrancher; et, privé de conseil,
de guide, précisément à l’instant où l’on m’avait fait sentir combien
j’en avais besoin, pour me délivrer du soin fatigant de songer sans
cesse à mes fables, je pris le parti de les imprimer. C’est à présent au
public à faire l’office du vieillard: peut-être trouverai-je en lui
moins de politesse, mais il trouvera dans moi la même docilité.






















