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Les champs de blé – Albert Mérat

Les champs de blé – Albert Mérat

C’est le retour. La neige est loin. Voici les plaines
Couvertes tout du long de blés souples et pleines
Du parfum que répand l’haleine de l’été.
L’horizon s’adoucit, et n’est plus arrêté
Que par des champs crayeux qui font des lignes blanches
Ou quelque vieux noyer debout entre ses branches,
Et par des buissons courts qui semblent accroupis.
Inclinés sous le poids des grains lourds, les épis
Font ondoyer au vent l’or de leurs chevelures.
Ronds et pleins et pareils à des mamelles dures,
À la place de lait, ils donneront du pain.
Là-bas, sous la feuillée amère du sapin,
Dans les Alpes, brûlés aux morsures du givre,
Ayant froid, ils étaient mal à l’aise pour vivre :
Ici les blés sont forts comme des paysans.
Avec leur tête haute et leurs chaumes luisants,
Et leur pied planté droit dans le sillon, ils semblent
Tout au plus saluer la brise quand ils tremblent.
Or ces blés mûrs, les prés épais, l’odeur du foin
Où les faneuses vont sous le soleil, — au loin
Les peupliers courant en files, c’était toute
Mon enfance apparue au détour de la route,
Avec nos doux ruisseaux plus beaux que les torrents,
Nos fermes, nos enclos de pommiers odorants :
Au lieu des monts glacés et nus, c’était la terre
Qui ne sait que verdir et qu’être salutaire ;
Et mille souvenirs d’un temps naïf et vieux
Montèrent de mon cœur, et mouillèrent mes yeux.

Enfant, j’allais souvent parmi les moissonneuses,
Dans la bonne chaleur des plaines lumineuses :
Rêveur, je m’asseyais à l’ombre des moissons,
Pour regarder, et pour entendre des chansons.
Au bruit égal et sec des épis que l’on fauche,
Je m’oubliais à voir sauteler d’un air gauche
Le grillon lourd chargé de son corselet brun ;
La mouche diaprée et changeante ; chacun
De ces êtres petits et délicats qu’on aime,
Et qui courent les blés où la saison les sème.
Ils chantent sur tant d’airs à la fois, et si haut,
Qu’on ne peut écouter tout cela comme il faut ;
Mais l’oreille saisit, dans le concert immense,
Un chœur vague, indécis, sublime, qui commence
À l’herbe, dans le sol, pour monter à l’oiseau.
C’est comme un flot qui s’enfle, et c’est comme un réseau
Harmonieux de voix confuses qui se mêlent :
Pour faire les dessus, des moissonneurs se hèlent ;
Les coquelicots droits frissonnent dans les blés ;
Et l’on doute si c’est, tant les sens sont troublés
À demeurer tendus sur la page attachante,
L’alouette qui brille, ou le bluet qui chante.

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