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Dans le jardin bien soigné – Jacques Normand

Dans le jardin bien soigné – Jacques Normand

Dans le jardin bien soigné,
Bien peigné,
De l’horticulteur en vogue,
Les roses poussent par rangs
Odorants,
En ordre de catalogue.

Crac ! à peine aperçoit-on
Un bouton,
Qui, près de s’ouvrir, se penche,
Qu’un sécateur magistral
Et brutal
Vient, brille au soleil… et tranche.

Alors c’est l’entassement
Déprimant
Pêle-mêle, au fond des boîtes ;
C’est, dans le Rapide ardent,
Trépidant,
Le heurt aux planches étroites ;

C’est, en ces frêles cercueils
Où les deuils
Viennent en tas se confondre,
La course vers le ciel gris
De Paris,
Ou vers les brouillards de Londre ;

C’est l’arrivée au matin
Incertain,
Dans le brouhaha des gares,
Puis le douloureux cahot
Du grand trot
En des camions barbares ;

Enfin, parmi les velours
Aux plis lourds,
Les satins et les peluches
De quelque salon doré,
Encombré
De coûteuses fanfreluches,

C’est le triomphe éclatant
D’un instant…
La dernière cavatine…
La mort dans un vase froid
Au col droit,
Sec comme une guillotine.

Roses aux corselets verts
Entr’ouverts
Par des guimpes satinées,
Las ! hélas ! pourquoi faut-il
Qu’à l’exil
L’homme vous ait condamnées ?

Vous étiez si bien là-bas
N’est-ce pas,
Sous vos perles de rosée,
Quand, à l’heure du réveil,
Le soleil
Dorait la mer irisée ?

Si bien aussi quand midi
Engourdi,
De langoureuses caresses
Vous abreuvait largement,
En amant
Prodigue de ses tendresses ?

Si bien, si bien, quand, sans bruit,
Chaque nuit
Vous entourait de son voile
Et que vous sentiez sur vous
Fixe et doux
Tomber un regard d’étoile ?

Là-bas, dans l’air tiède et pur,
Dans l’azur
Que toute journée amène,
Vous auriez pu, sans nuls soins,
Vivre au moins
Vos cent ans… une semaine !

Mais dans nos coins étouffés
Surchauffés,
Où flotte une âcre poussière,
Où les grands rideaux frileux,
Onduleux,
Vous marchandent la lumière ;

Dans les logis étriqués,
Compliqués
Des villes aux ciels moroses,
Quel mystérieux et noir
Désespoir
Doit vous prendre, ô pauvres roses !

Aussi vous voit-on souffrir
Et mourir,
Courbant vos tiges fluettes,
Et rouler sur les tapis
Assoupis
Comme des larmes muettes…

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