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Colletet – Théophile Gautier

Colletet – Théophile Gautier

Tout ce que j’ay d’acquis ma femme le possède,
Elle a trop de bonté pour lui rien refuser ;
Dès que j’ai de l’argent je vois qu’elle s’en aide :
Je ne l’en blâme point, elle sait en user.
Mais quand l’utile prose a terminé ma tâche,
Si mon esprit se donne un moment de relâche,
Et qu’en faisant des vers je ne gagne plus rien,
Elle se plaint à moi de ma paresse extrême…
Femme, éternellement jouyssez de mon bien,
Et laissez-moi jouir un moment de moy-même.
Tandis que Colletet, crotté jusqu’à l’échine,
S’en va chercher son pain de cuisine en cuisine.
……..et comme Colletet
Attendre pour dîner le succès d’un sonnet.
Courtain, j’ai fait achat d’un petit héritage,
Dans le sein d’un village,
Pour y donner carrière à mes productions.
Quoique cette maison n’ait pas un grand espace,
Elle est propre en tout temps aux enfants du Parnasse,
Puisque pendant le jour, puisque pendant la nuit,
Je la vois sans fumée et sans femme et sans bruit.
Je ne vois rien ici qui ne flatte mes yeux :
Cette cour du balustre est gaye et magnifique,
Ces superbes lions, qui gardent ce portique,
Adoucissent pour moi leurs regards furieux.

Le feuillage, animé d’un vent délicieux,
Joint au chant des oiseaux sa tremblante musique ;
Ce parterre de fleurs, par un secret magique,
Semble avoir dérobé les étoiles des cieux.

L’aimable promenoir de ces doubles allées,
Qui de profanes pas n’ont point été foulées,
Garde encore, ô Ronsard, les vestiges des tiens !

Désir ambitieux d’une gloire infinie !
Je trouve bien ici mes pas avec les siens,
Mais non pas, dans mes vers, sa force et son génie !
Armand, qui pour six vers m’a donné six cents livres,
Que ne puis-je à ce prix te vendre tous mes livres !
La canne s’humecter de la bourbe de l’eau.
Ardete fuochi a liquefar metalli,
Arbanes, roi de Sarmacie.
Lisidas, premier prince du sang de Sarmacie.
Cyminde, demoiselle d’Albanie, depuis peu femme de Lisidas.
Ostane, prince de Sarmacie.
Calionte, seigneur sarmacien.
Hésione, femme d honneur de Cyminde.
Scyle, fille d’honneur de Cyminde.
Licaste, bourgeois d’Astur,
Érymant, bourgeois d’Aslur.
Zoraste, grand-prêtre.
Derbis, ministre du temple.
Un page.
Deux troupes de bourgeois.
Monsieur Colletet, homme rare,
Dont l’esprit, en ce temps barbare,
Est un miraculeux trésor,
Digne cent fois du siècle d’or,
Durant la saison printanière
(J’entends parler de la dernière),
Ayant, d’un labeur sans égal,
Fait un excellent chant royal,
Contenant de vers cinq fois douze
Pour les Jeux floraux de Toulouse,
Obtint sur plusieurs grands esprits
Le triomphe, l’honneur, le prix
Dus à la science divine ;
Savoir : une riche églantine
D’ouvrage fort élabouré
Et d’un très-fin argent doré,
Qu’avec patente bien civile,
Les sieurs magistrats de la ville
Ont pris un soin très-curieux
D’envoyer au victorieux.
Et pour mieux le combler de gloire,
Sur le sujet de sa victoire,
Ils ont ses vers enregistrez
Comme des monuments sacrez
Et des choses fort authentiques
Parmi leurs archives publiques,
Avec des éloges divers
Dessus ses admirables vers ;
Honneur d’autant plus plein de lustre
Que jusqu’ici ce corps illustre,
Entre tous les maîtres de l’art,
Ne l’avoit fait qu’au grand Ronsard.
Que ce prix glorieux élève mon courage !
Il me fait concevoir de généreux desseins :
Il semble que le dieu dont je reçois l’image
Vienne animer déjà les tableaux que je peins.
Prélat, je n’aurai plus une fureur vulgaire,
Puisqu’Apollon m’échauffe aussi bien qu’il m’éclaire.
Mon fils, veux-tu savoir l’état de mes affaires ?
Trois savants médecins et deux apothicaires,
Faisant souffrir ma femme, agissent contre moi,
Puisque leurs recipés, en forme d’ordonnances,
Espuisent mes finances,
Qui ne sont pas les finances d’un roy.
Dans cet excès d’inquiétude,
Qui rend mon pauvre esprit incapable d’estude,
Je vois toujours chez moi trois grands feux allumez ;
Et la garde qui veille, et qui veille à ma perte.
Cependant que la nuit me tient les yeux fermez
A pour tarir mon vin toujours la bouche ouverte.
Je vols toujours chez moi trois grands feux allumez.
Si voyant nos exploits divers
Je ne compose plus de vers,
C’est que, pour subsister et nourrir mon ménage,
J’ay mis mon Apollon et mes Muses en gage.
Je soupire mon val de joye
Que nos guerres ont mis en proye,
Et je plains mon petit logis
Des belles sources de Rungis,
Où le soldat, dur et sauvage,
A fait un horrible ravage.

S’il pillioit encore le faux bourg,
Adieu la campagne et la cour !
Après une telle disgrâce
Je serois le Job du Parnasse,
Couché sur le noble fumier
De quelques feuilles de laurier.
Ce beau visage a tant de charmes,
Et ses cheveux d’or tant de nœuds,
Que ma liberté devant eux
Fut captive et rendit les armes.
Qui veut voir la même beauté
Jointe à la sagesse divine,
L’amour et la fidélité,
N’a qu’à voir ma jeune Clavdine.
Mais Dieu ! qui n’aimeroit d’une ardeur idolâtre
Cette plaine de lait, ces collines d’albâtre,
Cette neige qui fond et brûle les amants,
Ces globes animez d’éternels mouvements,
Qui s’approchent de nous aussitôt qu’ils soupirent,
Et de peur d’être pris aussitôt se retirent,
Qui, se montrant aux yeux et se cachant aux mains,
Font naître cent désirs et mourir cent humains !

Sublime trame d’or, vive table d’ivoire,
Thrésors étincelants de lumière et de gloire,
Throne où la grâce même établit son séjour,
Verger qui produisez les doux fruits de l’amour !
Beaux yeux, et vous, beau sein !…
Petits globes d’argent dont la flamme connue
Sort du fond de la mer pour luire dans la nue ;
Flambeaux étincelants dont les aimables traits
Naissent du sein de l’ombre et l’étouffent après ;
Ténébreuses clartéz, yeux de la nuit obscure,
Qui veillez quand tout dort au sein de la nature,
Puisque vous êtes seuls les fidèles témoins
De la douce faveur que j’espérois le moins,
Puisque votre clarté ne donne plus d’ombrage
À l’aimable sujet des plaisirs où je nage,
Astres, soyez secrets, et ne publiez pas
Que Philis me fait vivre après tant de trépas !

Sur les lis de son sein mollement je repose,
Je baise mille fois ses deux lèvres de rose,
J’idolâtre sa joue et frise ses cheveux,
Je les épands en onde ou les resserre en nœuds,
Je me pasme aux rayons de ses douces œillades,
Qui guérissent mon corps et mes esprits malades.
…………
Mille petits amours, nos folâtres complices,
Viennent participer à nos chères délices ;
Sur son front de crystal l’un aiguise ses dards,
L’un se mêle en sa tresse et l’autre en ses regards,
L’un nous couvre de myrthe et de fleurs immortelles,
L’autre évente nos feux du doux vent de ses ailes.

Beaux astres, qui voyez tant de ravissements,
Si vous fûtes jamais propices aux amants,
Tandis que dans le ciel vos clartéz font la ronde,
Contentez-vous de voir ce que je cache au monde !
Votre splendeur obscure est plus douce à mes yeux
Que les feux éclatants du soleil radieux.
Pour ne plus rien aimer ni rien louer au monde,
J’ensevelis mon cœur et ma plume avec vous.
Les oracles ont cessé,
Colletet est trépassé.
Dès qu’il eût la bouche close,
Sa femme ne dit plus rien,
Elle enterra vers et prose
Avec le pauvre chrétien.
Et maint sonnet et mainte recordie.
Lais d’amour et sonnets courtois.
Afin de témoigner à la postérité
Que je fus de mon temps partisan de la gloire,
Malgré ces ignorants de qui la bouche noire
Blasphème parmi nous contre ta déité,

Je viens rendre à ton nom ce qu’il a mérité,
Belle âme de Ronsard, dont la sainte mémoire
Remportera du temps une heureuse victoire,
Et ne se bornera que de l’éternité.

Attendant que le ciel mon désir favorise.
Que je te puisse voir dans les plaines d’Élise,
Ne t’ayant jamais vu qu’en tes doctes écrits.

Belle âme, qu’Apollon ses grâces me refuse,
Si je n’adore en toy le roy des grands esprits,
Le père des beaux vers et l’enfant de la Muse.

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