
À mon Père – François-Paul Alibert

Mon père, je suis là, ô mon père,
Je viens à toi, les mains ouvertes,
Debout sur la terre où tu reposes,
— Car ce n’est que debout qu’on doit parler aux morts, —
Et j’attends que tu m’interroges.
Qu’il est loin, ce jour où nous t’avons conduit,
Ce jour de novembre bas et humide,
À l’ombre de ton dernier toit !
Et moi, qui suis sorti de toi,
Moi, tes os, ton sang, ta pensée et ta vie,
Moi, ton dernier-né, le fruit
De ta suprême jeunesse,
J’arrive devant toi, mon père, les mains ouvertes,
Et je dépose humblement mes œuvres à tes pieds.
Dis, mon père, ai-je bien rempli ma journée ?
Si l’heure est incertaine encore
Où, les genoux rigides et les yeux clos,
J’entrerai dans la maison souterraine
Que tu as fait bâtir pour toi et pour tes proches,
Dis-moi si j’ai tenu ce que tu attendais
De l’enfant qui se couchait dans ta poitrine,
Et pour qui tu rêvais un merveilleux destin ?
Hélas ! trop tôt m’as-tu laissé tomber de ton sein
Et de tes chères mains protectrices !
Et je n’ai que mon cœur à te donner,
Ce cœur semblable au tien, sombre et désordonné,
Qui saigne à tous les tranchants de la vie.
D’ici je vois poindre le village où tu es né,
Et l’église où l’on t’a dit les prières
Qui introduisent à l’éternité.
Voici le jardin que tes propres mains ont planté,
Et le chemin couvert où celle qui fut ma mère,
Et qui n’est aussi que cendre hélas ! à tes côtés,
Te rejoignait, aux soirs de vos fiançailles.
Là, vous échangiez, à l’ombre lente des arbres,
De ces propos tendres et calmes
Comme l’après-midi qui venait de finir,
Et vous parliez de nous qui n’étions pas encore.
Si je n’ai dispersé qu’en folles rêveries
Ce trésor de labeur, de courage et de force
Qu’avaient accumulé tes ancêtres, ces hommes sages,
Et dont tu m’as transmis l’héritage à ton tour,
Pardonne-moi, mon père, je n’ai que mon amour,
Mais je l’ai fait si haut, si profond et si large
Que le monde n’atteindrait pas à sa mesure.
Père, pardonne-moi, je n’ai su que souffrir.
Du moins, si j’ai secoué la loi commune,
D’autres, de ton sang et du mien, l’ont subie,
Ils méritent pour moi qui n’ai que ma douleur.
Et je te l’apporte, tout entière et toute vive,
Et avec elle, les jours mêlés de soleil et de pluie
Que nous avons vécus depuis ta dernière heure,
Et ceux dont les lèvres, après les tiennes, se sont tues,
Et tant de vie et tant de mort entrelacées,
Et tes petits-enfants que tu n’as pas connus,
Et qui te font revivre par-delà les années,
Et mes pâles bonheurs et mes dures tristesses.
C’est pourquoi je vous baise à travers la pierre,
Ô chères mains qui avez tant travaillé,
Et je croise sur vous mes mains inoccupées,
Ces mains contemplatives et languissantes,
Qui ne savent qu’avoir pitié et attendre.
Cependant ne les repousse pas, mon père,
Car si tu n’as point fructifié par elles,
Moi qui n’ai pas frappé de traits à ton image,
Elles te tiennent tout dans leur embrassement,
Toi, ceux qui t’ont donné le souffle, et toute ma race,
Et la longue suite d’âges d’où tu descends,
Ô douce lumière à qui je dois mes yeux,
Et qui serais peut-être à ta splendeur aveugle,
Si, grâce à la rançon dont je traîne le prix,
Je ne venais te dévoiler ta vie
Et te racheter tes mérites,
Pour me retrouver digne de toi, ô mon père,
Et de tes saintes mains sur les miennes !






















