
Yehuda Amichai — Il a rendu l’hébreu biblique capable de dire un divorce

1924 — 2000
Ils ont amputé tes cuisses de mes hanches.
Pour moi, ce sont toujours des chirurgiens. Tous.
Ils nous ont démantelés. Un à un.
Quel dommage. Nous étions une si belle invention.
Quel dommage, nous étions une si belle invention
Une séparation racontée en vocabulaire de bloc opératoire et d’atelier. Les gens qui vous séparent sont des chirurgiens ; le couple était une machine bien conçue, et on l’a démontée.
C’est l’invention d’Amichai : parler des choses les plus intimes avec les mots de la technique, de l’armée et de la Bible mélangés.
Wurtzbourg, Jérusalem
Né en Allemagne dans une famille juive orthodoxe, arrivé en Palestine à douze ans en 1936, il a grandi entre l’allemand de l’enfance et l’hébreu de l’école. Il a fait la brigade juive de l’armée britannique, puis la guerre de 1948, puis 1956, puis 1973.
Cette double langue explique tout : il écrit un hébreu moderne, parlé, familier, mais chaque mot y traîne encore son sens biblique. « Le roi Saül et moi » met un personnage des Livres de Samuel dans le même poème que lui-même, et les deux se parlent.
La guerre, sans héroïsme
Il a passé sa vie sous les armes et il n’a jamais écrit une ligne de célébration. « L’homme mort dans un champ », « Poèmes sur la guerre et la paix », « Mon fils a un parfum de paix » : ce sont des poèmes de fatigue, pas de bravoure.
Sa position était constante : la guerre est un désastre administratif qui broie des gens ordinaires, et la paix ne se chante pas, elle se sent — au parfum d’un enfant.
Jérusalem
Il y a vécu cinquante ans et il en a fait le personnage principal de son œuvre : une ville trop chargée de sacré pour qu’on puisse y vivre simplement, et où il faut pourtant faire ses courses.
Il est mort en 2000. Il est le poète israélien le plus traduit au monde, et l’un des rares qu’on lise également des deux côtés.
Choix de textes
- Quel dommage, nous étions une si belle invention — Une séparation en vocabulaire de bloc opératoire.
- Le roi Saül et moi — Un personnage des Livres de Samuel et lui, dans le même poème.
- Mon fils a un parfum de paix — La paix ne se chante pas : elle se sent au parfum d’un enfant.
- L’homme mort dans un champ — Aucune bravoure, aucune indignation. Un constat, et c’est pire.
- Jérusalem — Une ville trop chargée de sacré, où il faut pourtant faire ses courses.
- La première pluie — L’événement de l’année au Proche-Orient, et il en fait un poème d’amour.
- Nous les aimions — Le passé composé fait tout le travail.
- Résurrection — Le mot religieux appliqué à quelque chose de très ordinaire.
- Pose ta tête sur mon épaule — Le geste le plus simple, chez un homme qui a fait quatre guerres.
- Quelle sorte de personne êtes-vous — Il pose la question et il y répond mal, exprès.
Pour le lire
Maintenant et dans d’autres jours (1955) — le premier livre, qui a changé l’hébreu poétique.
Poèmes de Jérusalem · Début fin début · Perdu dans la grâce — les traductions françaises disponibles.
Le poète israélien le plus traduit au monde.
Guillain Méjane























