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Sentier de mai – Le petit para

Sentier de mai – Le petit para

Pourquoi, Suzon, me conduis-tu vers ce sentier ?
Sais-tu qu’il est plein de blanches aubépines ?
Que la jonquille et le trèfle y sont au rosier
Ce que mes lèvres sont à ta main si fine ?

Ne vois-tu pas fuir sous l’odorant branchage
Les prestes oiseaux au galant babillage ?
Où vont-ils ? Et pourquoi soudain, sous mon pied nu,
L’herbe se fait plus tendre, plus fraîche et plus drue ?

Dis-moi le désir qui fait sourde ton rire
Si bref et si doux et me donne le délire
Et suit de ma pensée la trame ténue.

Tu chantes, et sur ma main ton bras se fait lourd.
Sais-tu que tu es belle et je t’aime ?
Sais-tu, Suzon, que ce doux sentier conduit à l’amour ?

Ce poème est transcrits à partir des pages de l’ouvrage J’étais médecin à Dien-Bien-Phu du Docteur Paul-Henri Grauwin. Le passage complet :

Ce petit para avait un peu plus de vingt ans. Gindrey lui avait coupé le bras gauche, voici deux jours. Et j’avais remarqué son silence, sa réserve, son apparente timidité.

On l’avait glissé dans une des alvéoles, ces sortes de tombes creusées dans les parois de la tranchée centrale du G.C.M.A., leur grand axe parallèle à l’axe du boyau et légèrement surélevé par rapport au sol. Enveloppé dans un immense parachute blanc tacheté de sang, il resta d’abord prostré, silencieux, méprisant même, pendant deux jours.

Je venais le voir deux fois par jour : — Comment vas-tu ? — Bien. — As-tu besoin de quelque chose ? — Non. — Courage, mon petit vieux. — Oh !… Un « Oh !… » désabusé, ironique.

Le troisième jour, cependant, il parut se détendre. Je lui offris une cigarette ; il l’accepta. Je m’assis alors sur le jerrican renversé à côté de l’alvéole et, levant les yeux, je m’aperçus qu’au-dessus de moi, six rondins du plafond étaient surélevés par rapport aux autres et permettaient ainsi à l’air et à la lumière de pénétrer dans le boyau. Sur ces rondins, cinquante centimètres de terre, pas plus.

Je décidai aussitôt de ne rester que quelques minutes sous cette épée de Damoclès, car les obus tombaient et tombaient sans arrêt. Le petit para surprit mon regard. — Auriez-vous la trouille, mon commandant ? — Non, mon vieux !… (Quel mensonge !) Mais veux-tu m’excuser ? Je ne connaissais pas la faiblesse de ces dispositifs. Je vais te faire transporter ailleurs. — Non, non, mon commandant, je veux rester ici ! Il dit cela avec une telle véhémence, que, surpris, je me penchai vers lui. — Vous venez rarement pendant le jour ; alors, vous ne savez pas. Mais juste au-dessus de moi, entre les rondins, je vois un petit morceau de ciel bleu. Je ne l’ai vu que ce matin, et depuis j’ai l’impression que je vais mieux. — Mais s’il tombe un obus au-dessus, je ne donne pas cher de ta peau ! — Ma peau ! Si vous saviez comme je m’en fous ! — Pourquoi donc ? — Oh ! je ne vais pas vous raconter ma vie.

Il me la raconta, pourtant, bouleversante par sa simplicité, j’allais dire par sa banalité. Le début est comme le lied bien connu : Mein Vater ich kenne nicht, Mein Mutter ich liebe nicht. Sans père, sans mère depuis la tendre enfance, il ne connut que l’orphelinat, l’Assistance Publique ; à l’adolescence, les fermes, un boulanger, un pâtissier. Chez ce pâtissier, le père est un ancien instituteur en retraite. Il se prend d’amitié pour le jouvenceau et, lui consacrant quelques heures chaque soir, l’éduque, le forme, l’instruit et arrive à le hisser au niveau du brevet élémentaire.

A dix-huit ans, c’est l’évasion, l’armée, et il choisira avec logique, dans l’espoir secret de prendre quelque revanche sur les pauvres années passées. Il choisira une unité d’élite : les parachutistes coloniaux. Il souffrira cependant ; dans ces unités, le sentiment n’a pas de place ; que le meilleur gagne, et malheur aux vaincus ! Les autres peuvent écrire à leur père, à leur mère, à leur famille ; les souffrances du jour s’éteignent le soir pendant la rédaction d’une lettre dans laquelle on peut mettre un peu d’amour. Il y a aussi le vaguemestre qui ne l’appelle jamais après la réception du courrier. Alors, se confirmant qu’il fera toujours partie de la race des parias, il restera silencieux et taciturne.

Il gît maintenant dans une sorte de tombe, avec un bras en moins, et la boue là, à côté. De temps en temps, un biscuit, une orange, une cigarette apportés par une jeune fille souriante en tenue para ; il voudrait bien lui parler longuement, mais l’écouterait-elle ? Et puis, d’abord, elle n’a pas le temps.

Vint le jour où, spontanément, il me dit : — Comme les copains, mon commandant, demain si vous le permettez, ou tout de suite puisque c’est calme, je vais rejoindre ma compagnie ; il reste un officier, deux sous-officiers et treize hommes. — D’accord. Le médecin-lieutenant Rivier pourra faire ton pansement, et me téléphonera si quelque chose ne colle pas. — Mais je voudrais vous confier quelque chose. Quelquefois, j’écris, et j’ai écrit quelque chose ici avec la main qui me reste. Oh ! ce n’est pas bien fameux, mais pour moi, c’est un petit souvenir. Pouvez-vous prendre ce papier avec vous ? Puisque, à la compagnie, demain ou après-demain, je serai plein de boue, mon papier sera perdu. Quand la bagarre sera finie, je vous demanderai de me le rendre.

Il me tendit une grande feuille de papier chiffonnée, sale, pliée en quatre dans une vieille enveloppe jaune. — D’accord, tu peux compter sur moi. Bonne chance, mon petit. Je rejoignai ensuite mon poste. Gindrey me réclamait. Je glissai l’enveloppe entre mes fiches d’évacuation et l’oubliai.

Cinq jours après — c’était le 4 mai — Bacus me dit, au cours d’une intervention : — Vous savez, mon commandant, le petit para au bras coupé qui est parti lundi pendant la nuit, eh bien ! il est tué. Il était retourné à son poste de combat, et un obus de 105 a percuté en plein dans son abri.

Je me souvins soudain de son enveloppe jaune, de ses dernières paroles. Je cherchai parmi mes trois cents fiches d’évacuation et je la retrouvai.

Et je lus ce sonnet extraordinaire, écrit dans un enfer.

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