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Musique de chambre – François-Paul Alibert

Musique de chambre – François-Paul Alibert

Si tu me demandes pourquoi je t’aime,
C’est que tes yeux ont l’air de voir au-delà de la vie,
Et que, lorsque je te demande si tu m’aimes,
Tu sembles de si loin et si lentement revenir
Que toute l’éternité s’arrête sur tes lèvres.

Si tu me demandes pourquoi je t’aime,
C’est que, lorsque entre mes bras tu plies
Comme une petite chose précieuse et fragile,
Je comprends que tu ne t’abandonnes qu’à toi-même,
Et que ton âme est légère et vide
De tout ce qui fait si lourde et si triste la mienne.

Si tu me demandes pourquoi je t’aime,
C’est que sur moi je sens parfois tes regards qui pèsent
Avec des douceurs de velours ou de fleur qui tremble,
Et si je veux me caresser les yeux à tes paupières,
Tu n’es plus aussitôt qu’indifférence.

Si tu me demandes pourquoi je t’aime,
C’est que j’ai vu en songe que tu étais morte,
Et les baisers que tu me donnes
D’une bouche si brûlante et si distraite,
Je les reprenais, un à un, sur tes lèvres glacées,
Pour te vouer un amour désespéré,
Mais si fidèle et si tendre !
Puisque tu ne pouvais plus me les rendre…

Mes chers yeux, qui regardez si tristement,
Laissez-moi baiser votre souffrance.
Beaux yeux tristes, ô ma joie et ma douleur,
D’où me revenez-vous, et de quelles larmes
Vous êtes-vous chargés au passage,
Ô mes chers yeux ?

Petite face pâle à la fenêtre apparue,
Doux visage aux yeux si troubles et si purs,
Que vois-tu derrière la vitre,
Qu’y a-t-il par-delà la ville,
Et là-bas encore, après le ciel ?
Hélas ! puisque ce n’est pas moi que tu cherches,
Ne me diras-tu pas quelle lointaine image
Habite dans tes yeux désolés,
Et vers quel désir inaccessible
Ton âme, perdue et voyageuse, s’épuise,
Et de quels anciens baisers
Tu restes à jamais troublée et si pâle ?
À mes lèvres je sens tes paupières qui battent
Comme des ailes surprises et repliées.
Ne t’en va pas, toute ma vie est sur ma bouche,
Surtout tiens tes yeux longtemps encore fermés.
J’ai si peur, au moment qu’ils s’ouvrent,
D’y voir ah ! que sais-je ? non le reflet de mon amour,
Mais ce rêve étranger qui se détourne
Lorsque mes yeux muets l’interrogent,
Et se retire au fond de tes yeux inconsolables
Où ta douleur obstinément se voile et s’isole,
Ô douce petite face couleur de larmes !

Penses-tu quelquefois à ce matin
Où tu vins frapper à ma fenêtre ?
C’était par une fin de nuit de juin,
Il ne faisait pas jour encore, l’aube allait naître.
La rue où nous montions était légère et tiède,
L’air était doux comme une bouche qui se pose à peine,
Et je sentais fléchir ton bras contre le mien.
Nous prîmes un chemin descendant de sureaux,
Puis, quand le jour vint, nous étions au bord du fleuve.
Il s’élevait une aurore de brume bleue,
Et nous regardions s’argenter les eaux glauques.
Nonchalante et lente, à travers l’oseraie,
Tu passais sans cesse et repassais,
Tout en m’aidant à cueillir des branches de saule.
Ton col nu éclatait de blancheur,
Et je suivais le balancement de tes épaules.
Tu m’as dit plus tard que ce fut l’heure
Où tu compris que ce n’était pas un jeu.
Le même jour,
Tu es allée à la montagne où sont les sources,
Moi je gardai la ville et son pavé brûlant.
Le soir, je te revis, et tu repartis encore.
Alors j’ai connu l’amertume de l’absence
Et les heures anxieuses que l’attente dévore.
Or, voilà de nouveau que tu es revenue,
Et tes manières sinueuses, ta grâce aiguë
M’ont enchaîné à toi et me mènent.
Hélas ! pourquoi es-tu revenue ?
Je me serais guéri de toi peut-être.
Je t’aimais, partie et lointaine,
Comme on garde un amour à jamais embaumé.
Maintenant, tu es là, tu te meus, je te sens vivre,
J’ai le souci quotidien de ta beauté,
Je souffre de tes yeux et de ton sourire,
Et je vais comme un aveugle où tes pas m’entraînent,
Et je ne sais pas, je ne sais pas si tu m’aimes…

Quelquefois, lorsque tu t’alanguis,
Tu voudrais savoir comment je t’ai aimée.
Puis-je seulement me souvenir
À partir de quel jour je t’ai aimée ?
Autour de moi je te voyais aller et sourire,
Ta grâce ne charmait que mes yeux
Et n’occupait pas encore ma pensée,
Vraiment, ce ne fut d’abord qu’un jeu.
Puis voilà que tout à coup en moi tu t’es glissée,
Et je n’ai plus été le maître de mon âme.
Ton absence, ton approche, toute raison est vaine,
De toi je ne puis me défaire.
Je ne sais pas si tu es belle, je t’aime,
Je ne sais rien de ton âme hélas ! mais je t’aime.
Je suis soumis à ta longue démarche, à tes mains pâles,
Tu fais un geste, et toute ma vie est suspendue.
Dis-moi comment tu t’insinues
Si profondément dans ma vie,
Dis-moi comment tu t’y es prise
Pour que je me retrouve en toi-même changé,
Peut-être alors te dirai-je comment je t’ai aimée…

Je te cherche même où tu n’es pas,
Et si je savais un endroit du monde, bien loin,
Où tu n’aies point promené ta grâce et tes pas,
C’est là que j’irais te rejoindre,
Pour penser à toi sans partage.

Il est des endroits de cette terre
Que nous avons visités ensemble,
Il n’y a pas encore si longtemps.
Ceux-là, Dieu garde que j’y revienne,
Surtout si tu n’y devais pas être !
Qu’y ferais-je de mon ennui ?
Ils pèseraient à ma poitrine
De tout leur vide et de ton ancienne présence.
Mais les autres, ceux où, sans m’attendre,
L’autre été, tu t’en es allée,
Je ne puis me les retracer
Sans que toute mon âme désespère.
Voici, me dis-je, le banc où tu t’accoudais
Pour voir à tes pieds couler la ville.
Et vous, jardins de délices, je souhaite
Que vous me la montriez sous vos arbres assise,
Immobile et pourtant flexible,
Comme une branche dont le repos même se balance,
Et regardant au loin, éperduement,
Jusqu’à fondre de désir et de mélancolie.
Beaux lieux, n’avez-vous pas gardé sa trace ?
Je la cherche partout, et ne puis la saisir.
Vous vous êtes accrus de son charme,
Et c’est lui seul qu’en vous je respire,
Lieux trop aimables et trop poignants, jusqu’à mourir.

Ainsi, dirais-je, ô toi, tout mon paysage,
Tout mon horizon, toute ma vie,
Et vous qui me voilez le monde,
Chers yeux, ma terre immense et ma mer profonde.

Même lorsque tu m’abandonnes
La douceur de tes lèvres et ton corps par surcroît,
C’est ton âme seule qui m’importe
Et soudain je la sens qui s’éloigne.
Et se retranche dans son indifférence.
À peine, à force d’amour et d’insistance,
Ai-je fondu la glace où ton cœur s’emprisonne,
Que tu te détournes aussitôt,
Plus froide que jamais, et c’est comme
Si je baisais le ciel à travers la vitre,
Ou bien tu t’étires complaisamment et tu ris.
Ne me diras-tu pas de quoi tu te joues,
Ou bien est-ce pour ne point pleurer que tu ris ?
Si, même au prix de mon amour,
Je puis te donner de la joie, ah ! sois bénie.
Mais tu ris, et j’entends saigner ton cœur goutte à goutte.
Ne crois pas que tu vas m’ôter mon courage,
Et mon amour n’est qu’une longue patience.
Que tu m’aimes ou non, ce que je veux, c’est ton âme,
Et je t’aimerai tant, vois-tu, mon enfant,
Qu’il faudra bien, quelque jour,
Que tu la remettes toute
Entre ces mains pieuses et souffrantes
Qui la flatteront si doucement…

Va, délivre-toi dans mon cœur
De la lourdeur de tes pensées.
Que m’importe un peu plus de douleur !
Toute celle qui me vient de toi m’est sacrée.
Si tu savais, je ne t’aime que pour toi-même,
Et je voudrais tant te voir heureuse et sourire.
Quel silence s’obstine encore à tes lèvres ?
Écoute, viens plus près, appuie
Ton front qui s’entête à ma joue,
Donne-moi tes mains, mon enfant,
Tes mains si longues, si pâles, si transparentes,
Qu’on les dirait malades d’amour,
Et parle maintenant, mais parle à voix basse,
Je pressens des aveux qu’on ne veut entendre
Que dans l’ombre profonde de l’âme.
Il est donc vrai, tu la connais aussi, cette souffrance
Qui m’attache à toi sans retour,
Mais par un autre, et tu ne sais pas s’il t’aime !
Il est loin, et tu comptes les jours,
Et tu te dis sans cesse : quand le reverrai-je,
Qui me rendra l’espérance ?
C’est à quoi se consumait ton attente,
Quand tu mettais entre tes yeux et moi tout l’espace ?
C’est de quoi tu étais si brûlante et si pâle,
Ô petite fleur de cire à la bouche de sang !
Ne t’en va pas, reste où tu reposes,
Si tu faisais un geste, je pleurerais peut-être.
À cette heure où contre moi tu te désoles,
Je t’aime plus pour ta douleur que pour la mienne.
Si tu étais heureuse, ô ma pauvre vie,
Quel besoin aurais-tu de mon amour ?
Et maintenant que je sais que tu souffres,
Sur mon cœur librement je puis te retenir.
Surtout ne va pas croire que je me réjouisse
De ce qu’un sort commun nous rassemble.
Je donnerais, tu m’entends, toute ma vie,
Pour t’épargner jusqu’à l’ombre de ce tourment.
Mais que veux-tu, ô pauvre enfant, c’est la vie,
On ne choisit pas qui l’on aime.
Ah ! je ne sais plus, vois-tu, les mots qu’il faut dire,
Laisse-moi te bercer plutôt, laisse-moi me taire.
Après tout, que m’importe que tu ne m’aimes pas,
Puisque jamais tu ne fus plus près de mon âme.
Tu partiras demain, mais aujourd’hui je te garde.
Je t’aime de tout ton amour menacé,
Et tout à l’heure, en fermant les yeux, peut-être,
Rien qu’un moment, le temps d’une folle pensée,
Peut-être vas-tu croire que c’est moi que tu aimes…

De maintenant et de toujours,
Et de toutes les heures de mon existence,
Je t’aime, entends-tu, je t’aime, et que je souffre
À jamais de ne plus te voir ni t’entendre,
S’il n’est pas vrai que tu soies présente
À tous mes actes et à toutes mes pensées,
Si tu n’es pas le souffle même de ma vie,
Toute ma raison et toute ma folie,
Et la douleur par qui j’ai le cœur transpercé,
Pour que tout l’univers y passe avec ton image !
Ne me plains pas, ou sinon prends garde
Que j’aille aimer ma douleur plus que toi-même.
Désormais tu n’y peux rien changer,
Elle m’appartient et je la veux tout entière.
Que ferais-je de tes remords et de ta pitié ?
Ma douleur, c’est toi, et c’est toi seule que j’aime…

Écoute, il n’est plus temps de feindre,
Et les heures sont rares où nous pouvons encore,
Sentir, sans regrets ni contrainte,
Nos cœurs vivre l’un contre l’autre.
Je sais que tu t’en iras demain,
Aujourd’hui dans mes bras je te tiens, blottie et docile,
Et tu laisses mourir mes lèvres sur ta main,
Mais demain, que ferai-je de toi demain ?
À quel ennui nouveau te verrai-je asservie ?
C’est moi, tu m’entends, qui te délivre,
J’aurai moins de douleur si tu pars tout d’un coup,
Plutôt que de te perdre un peu plus tous les jours.
J’ai veillé trop longtemps autour du cher mensonge
Qui défendait la fragilité de ton amour.
J’aime mieux le détruire moi-même et qu’il tombe
Comme une fatigante et vaine parure
Qui mette à nu ma tristesse et ma solitude
Et la sincérité saignante de mon cœur.
Peut-être quelques jours encore te garderai-je,
Mais laisse-moi dès aujourd’hui te dire adieu,
Pour qu’il y ait entre nous quelque chose d’éternel.

Adieu donc, ô charité suprême de ma vie,
Adieu encore, adieu toujours,
Adieu, mon cher amour, mon seul amour.
Entendras-tu du moins de quel choc sourd et triste
Ce mot qui tient tout le présent et tout l’avenir
Résonne sur nos cœurs qu’il sépare et qu’il lie
À jamais cependant et jusqu’à la mort ?
Adieu, toute mon espérance, toi qui emportes
Mon repos, mon destin, ma volonté d’être libre,
Et mon âme à tes pieds détournée et soumise.
Adieu, mais que j’ai peur, pour toi, de la vie,
Ô douce et flexible créature d’amour !
Que va-t-elle faire de toi, toi qui te plies
Si doucement, si amoureusement, à ses coups ?
Va, ne me tente pas, si je voulais qu’un jour,
Désolée et brisée, entre mes bras tu reviennes,
Je n’aurais qu’à te souhaiter le malheur !
Mais moi, te voir meurtrie et souffrante, moi qui ne t’aime
Que pour ta joie et ton bonheur, ah ! que plutôt je meure !
Je te voue au bonheur, et pour toute ta vie,
Et pour que tu saches qu’on ne t’aimera jamais davantage,
Je veux que tout l’amour qui, maintenant ou plus tard,
À ton cœur tressera des heures magnifiques,
Dépasse de bien loin mon amour humilié,
Et je consens à n’être plus pour toi qu’une ombre,
Si, te souvenant de moi qui t’ai aimée,
Quelque regret pouvait assombrir ton petit front
Où j’ai mis mes plus chères pensées !

Puisque nous n’avons pu confondre nos deux âmes
Et de nos deux douleurs faire un unique amour,
Adieu, tête charmante, tête chérie, adieu,
Adieu, col de neige, adieu, douces joues !
Je te remets aux mains qui t’attendent
Et qui frémissent là-bas de désir, impatientes
D’éprouver ta caressante présence
Et de te faire d’heureuses chaînes.
Ô forgeuse ardente de chimères,
Qui, parce qu’il était loin, te croyais oubliée !
Qui, toi, ne pas t’aimer ! nomme-moi celui-là
Qui n’aurait pas pour première et dernière pensée
La grâce et la volupté qui naissent sous tes pas
Et qui se sont si bien coulés dans tous mes membres
Que, même au prix de l’existence,
Je ne puis les arracher de moi, hélas !
Qui te garde sur mes mains et sur mes lèvres,
Ô cher parfum, ô baume immortel
Dont je meurs et dont tu retrouverais la trace
Jusque dans mes cendres fidèles !

Paysage du matin, paysage du soir,
Tout ton amour tient entre deux paysages.
C’était sur la berge où les troupeaux viennent boire.
On voyait s’allumer les lumières du village,
Il n’y avait pas encore d’étoiles.
Tout en haut, comme un appel au voyage,
Sur le pont, s’en allait la route.
Qu’il faisait calme, t’en souvient-il, que l’heure était douce !
Les grandes herbes montaient jusqu’au banc
Où je t’écoutais te taire.
L’eau ne coulait point, les arbres attendaient,
Et les bœufs descendant à l’abreuvoir,
Les meules, les maisons aux toitures lentes,
Se fondaient dans le crépuscule argenté,
Et toi, sans me voir, tu regardais le crépuscule,
Et je te cherchais à mes côtés,
Ô prisonnière de ta solitude,
À la fois évanouie et toujours présente,
Ainsi que maintenant, petite brume
Qui t’élèves après le jour accablant
Pour échapper aussitôt, à l’heure indécise
Où l’on croit te tenir, et qui soudain te dissipes…

Ô Secrète, qui pour moi voulus écarter
Un pan des triples voiles dont tu es entourée,
En échange de mon amour et de tes grâces,
Je t’apporte des paysages et des masques.

Prends-les à pleines mains, mets-les sur ta chair nue,
Qu’ils te rendent plus close et plus scellée encore,
Et le sourire plus obscur où se dérobe
La fente de ta bouche étroite et ambiguë.

Je te donne tous mes trésors, tous ces poèmes
Au long desquels, ton pur profil insinué,
Tu passes comme une ombre irritante et masquée,
Et ceux que j’amassais avant de te connaître.

Même ceux-là, pour t’y cacher, tu peux les prendre
Et te mirer avec complaisance au travers,
Ils te réfléchiront ton image fidèle,
Puisqu’ils sont tout remplis de ton pressentiment.

Qu’on n’y voie affleurer du moins que ton sourire
Flottant sur le secret dont mon cœur est jaloux,
Et qu’à jamais entre leurs feintes s’ensevelisse
L’énigme douloureuse et folle de notre amour !

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