
Milan – Albert Mérat

Comme la nuit était sombre, notre arrivée
Eut le charme indécis d’une chose rêvée ;
Car l’âme et le corps las penchent aux visions.
L’Ombre me prit sans peine à ses illusions,
Changeante à chaque pas, l’apparence peu sûre
Des maisons devant moi se haussait sans mesure ;
Je les voyais de marbre, ainsi que des palais.
Par une fantaisie amoureuse, j’allais
Écoutant, à travers ces logis fantastiques,
De petits pieds furtifs glisser sous les portiques ;
Et dans mon rêve, ainsi qu’il arrive en dormant,
Je marchais au milieu d’un vague enchantement.
Le lendemain, j’allais dans la rue éblouie ;
L’autre ville s’était, au jour, évanouie
Devant Milan joyeux qui s’éveille matin ;
Et l’astre horizontal, le clair soleil lointain,
Envoyait des baisers aux faîtes les plus proches.
Le dôme glorieux faisait chanter ses cloches,
Comme un chêne sonore agite ses oiseaux.
L’art des maîtres y fit, de ses plus purs ciseaux,
Dans la profusion étonnante des marbres,
Fleurir les clochetons comme des bouquets d’arbres.
Au pied du vieil aïeul catholique et païen
C’étaient les longs balcons qui servent de soutien
Aux tentures, selon la mode italienne ;
Un palais, style pur de l’époque ancienne,
Portant avec orgueil son campanile droit ;
La libre poésie au lieu du goût étroit,
Toute une architecture aux teintes un peu crues,
Et les dalles de marbre uni, le long des rues.
Les maisons sur le ciel dressaient leur vif contour ;
Et, dans l’ombre bleuâtre où palpite le jour,
Les hommes se pressaient comme pour une fête ;
Et les femmes, de qui la beauté semble faite
D’un rayon de soleil enfermé dans un lis,
La peau mate, les yeux de flamme, sous les plis
Que forme autour du front la mantille légère,
Adorables, avaient une grâce étrangère.
Tout ce peuple allait vite et passait affairé.
Parfois je surprenais un refrain mesuré,
Des notes de Verdi, le maître qui console
Venise — dont la voix, n’étant plus la parole,
Ne s’est pourtant pas tue et s’est faite chanson.
Malgré vous une joie, un généreux frisson
Vous eût pris, rien qu’à voir cette fierté de vivre.
Il semblait que ce monde en mouvement fût ivre
De remuer les bras et de chanter des airs ;
Et qu’il se pourrait bien qu’il fît sous ses cieux clairs,
Après le long ennui des attentes trompées,
Pour la seconde fois reluire les épées.






















