
Léon Dierx — Prince des poètes, et personne ne le lit

1838 — 1912
Je suis tel qu’un ponton sans vergues et sans mâts,
Aventureux débris des trombes tropicales,
Et qui flotte, roulant des lingots dans ses cales,
Sur une mer sans borne et sous de froids climats.
Le Vieux Solitaire
Un navire désarmé, plein d’or, qui dérive dans des mers froides et que personne ne viendra chercher. C’est l’image de sa vie, et il l’a écrite à trente ans.
En 1898, à la mort de Mallarmé, les poètes français l’élisent Prince des poètes. C’était le plus grand honneur que la profession pouvait décerner. Aujourd’hui son nom ne dit plus rien à personne.
La Réunion
Il est né à Saint-Denis de La Réunion, comme Leconte de Lisle, dont il fut le disciple et l’ami. Comme lui il est monté à Paris, et comme lui il a écrit toute sa vie une île qu’il n’a presque jamais revue.
« Les Filaos », « Le Mancenillier », « La Chanson de Mâhall » : la végétation tropicale y revient avec une insistance de fièvre, et toujours à distance, comme un pays vu du large.
Le plus mélancolique des parnassiens
Il avait le métier du groupe — le vers ferme, le refus de l’épanchement — mais il lui manquait, ou plutôt il lui restait, quelque chose que ses camarades avaient éliminé : une tristesse qui ne se justifie pas.
« Le Vieux Solitaire », « Marche funèbre », « Le Rêve de la mort », « Dolorosa Mater », « In extremis », « Le Gouffre » : la liste de ses titres est le portrait d’un homme.
Il n’y a chez lui ni révolte ni consolation. Il constate, en très beaux vers, que cela ne s’arrangera pas.
Une vie sans événement
Employé au ministère de l’Instruction publique pendant trente ans, célibataire, discret, sans scandale et sans école. Il a vécu de bureaux et il est mort à Paris en 1912.
C’est peut-être ce qui l’a effacé : il n’a laissé aucune anecdote, et notre mémoire littéraire retient les anecdotes mieux que les poèmes.
Choix de textes
- Le Vieux Solitaire — Le ponton plein d’or qui dérive. Son autoportrait, à trente ans.
- Les Filaos — Les arbres de La Réunion, vus à trente ans de distance et à dix mille kilomètres.
- Marche funèbre — L’apocalypse en alexandrins, sans un mot de consolation.
- Le Mancenillier — L’arbre dont l’ombre empoisonne. Le symbole était trop beau pour qu’il le rate.
- Dolorosa Mater — La douleur maternelle, traitée avec une froideur qui la rend plus dure.
- Le Gouffre — Le mot de Baudelaire, repris par quelqu’un qui n’avait pas son énergie.
- Les Cygnes — Le bestiaire parnassien, mené avec une netteté exemplaire.
- Soir d’Octobre — Le crépuscule, sujet où il excellait parce qu’il y vivait.
- Lazare — Le ressuscité, chez un poète pour qui rien ne recommence jamais.
- La Vision d’Ève — Le grand poème biblique, où il vise plus haut que sa mélancolie.
Pour le lire
Poèmes et poésies (1864) · Les Lèvres closes (1867) · Les Paroles du vaincu (1871).
Les Amants (1879) — poème dramatique.
Aucune édition courante à ce jour.
Guillain Méjane























