
Le voyage – Charles-Théophile Féret

Quel plaisir, le départ vers la mer, vers l’amour,
Avec l’Amie, intacte encor, qu’idéalise
Parmi les grands manteaux et les fauves valises
L’inconnu de la chair, à la chute du jour.
Par un long soir doré partir vers le mystère
Du Manoir dans les bois et du beau corps nouveau.
Mais de doux regarder et de geste dévot
Voiler le désir dur, et la voix qu’il altère.
Songer au fruit suave, énorme et divisé,
Charnellement assis aux rondeurs de la robe;
Imaginer le branle amoureux du beau globe,
Que le rythme du train fait doucement danser.
Voir se profiler sur les prés en débandade,
Sur la berge qui court à contre-sens de l’eau,
Le visage rayé d’ombre agile, pâlot
Comme la lune sous le nuage nomade.
Puis quand le Pays vert s’atteste en ses maisons
Aux poutres brunes dans le plâtre en colombages,
Si les yeux pérégrins ont loué nos herbages,
Mercier d’un baiser les cils et les frisons.
Enfin quand la Nuit douce, effaçant les collines,
Nous cerne de son mur tout à l’heure infini,
Désarmer la pudeur de son tendre Nenni,
Ouvrir les bras au col qu’un songe dodeline.
Et dès qu’elle acquiesce en un faible gémir,
Poser sur ses genoux, avant qu’elle se garde,
Une main innocente, et comme par mégarde,
Sur les genoux, première étape du plaisir.
Murmurer en des mots frêles, comme d’un songe:
«Votre corps chaud exhale un parfum de fruit mûr.
«Qu’il est doux le baiser du premier soir, et pur!
«Il laisse aux vieux amants la ruse et le mensonge.
«Aide mon chant le Vendosmois mélodieux.
«L’aide ce beau tétin qu’eût jalousé Cassandre:
«Et l’écho des baisers de nos bouches en cendre
«Nouera les couples nus sur les draps radieux.»
Ainsi de bouche active et de main ocieuse,
— Mais dont l’effluve s’insinue au long des os —
Comme aux jeux d’Olympie une vierge de Cos,
Oindre d’une huile d’or la claire voyageuse.
Et savoir que de nous l’aube va faire un dieu,
Qui saisit la dryade au creux buisson, la perce
D’un dard multiplié, heureux du sang qu’il verse,
Lui arrache un long cri, et la cloue au milieu.
Mais attendre le lit, ne forcer que l’enceinte
Des dents, tant qu’au cristal ciselé des flacons
N’a la Nymphe ondoyé le Pinde et l’Hélicon,
N’ont clapoté les lacs de rose et de jacinthe;
Qu’un peigne de Cypris n’a mordu les cheveux.
Et pour toute la chair, tout le crin dûs au maître,
— Le linge à bas, provocateur qui s’est fait traître, —
N’attendre que du lit l’absolu des aveux.
Du lit, profonde nef, dont les voiles captives
Cinglent joyeuses vers l’infini de la chair.
Pélerin du plaisir, repars sur cette mer,
Pleine aussi de remous et d’oiselles plaintives.
Conseil à une petite Courtisane
Tes dix-sept ans n’ont pu, dévêtus sans chicane,
Ni ton ventre, émouvant de si peu d’ombre au coin
Qu’il semble d’une enfant sous sa houppe de foin,
Le pur émail n’a pu de tes yeux de Persane,
Ni ces pommes qu’à s’infléchir déjà condamne
Le Vice qui trop tôt y planta son groin,
Ni ta cuissette, dépliée avec un soin
De Ghesha, n’auront pu, petite Courtisane,
Sur sa corde roidir le joujou des fillettes.
Et tu dis que les ans m’ont noué l’aiguillette…
Nenni! mais il y faut pudeur avec mystère.
Pleure, ou résiste un peu. Nomme ta sainte mère,
Et, la joue enflammée, appelle-moi bourreau…
Pour me sentir entrer dans toi comme un taureau.
Réponse de la petite Courtisane
Taureau peu digne encor du beau fessier d’Europe,
Je tâte un serpent mou qui n’a rien d’un Python,
Et je trouve une corde où je cherche un bâton.
Mais je vais t’éveiller de l’indigne syncope.
Je rapproche mes seins, que ma paume enveloppe.
J’en fais saillir la proue, et du double bouton
Laboure au bon endroit ta chair de molleton;
Et, plus bas, mon genou te racle et te varlope.
Puis je donne à flairer l’aisselle chaude au mâle,
Où le crin d’astrakan me fait plus animale…
Ah! tu renais, nourri d’effluves opportuns.
Baudelaire savait le ressort poétique:
Comme des autres l’âme erre sur la musique,
Le poète a le cœur gonflé par les parfuns.
A la Fleur de Lis
La Pudeur sous ta coiffe, ô Nonne du Verger,
S’incline, et va prier pour la Rose charnelle.
Mais le pistil tendu branle en toi comme en elle,
Et bat tes pâles chairs de son marteau léger.
Sur son fifre moqueur le merle bocager
Te siffle, car le dard qui rôde en la venelle
Macule de safran ton calice, et son aile
Te froisse comme un lit par l’amour saccagé.
Quand ces stigmates nous révèlent qu’Aphrodite
En ses secrètes lois ne t’est plus inédite,
Sur l’écu losangé des vierges que fais-tu?
Loin des chastes blasons, sur le sein qui te fane,
Sers d’ironique enseigne à ces froides vertus
Que dévaste en secret un roide manche d’âne.
Réponse de la Fleur de Lis au vieux Poète
Dans le jardin du grand Séminaire
Tu as médit de moi, mais mon arôme épars,
Et ma robe déclose, et Pudeur renoncée,
Suscitent une touffe ardente en ta pensée,
Emmêlent des fils d’or qui brûlent tes regards.
Tes désirs étirés comme des léopards
Font battre ta narine, et de ta force usée
Tu ressurgis Daphnis! — L’âme aux lèvres sucée,
Sens-tu fondre Chloé, gorgé de ses nectars?
Donc sur ma chair dorée et ma blessure fraîche
Honore Eros archer, et reconnais sa flèche,
Si ton flanc en gémit autrefois, autrefois!
De l’odeur de l’amour ta narine altérée
Ores ne boira plus qu’en mes calices froids
La proie adolescente et sa mousse sucrée.






















