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Le voleur et le cordonnier – Richard Williams

Le voleur et le cordonnier – Richard Williams

Dans l’histoire du cinéma d’animation, rares sont les œuvres qui suscitent autant de fascination et de mélancolie que « Le Voleur et le Cordonnier » (The Thief and the Cobbler). Ce film, dont la production s’est étendue sur près de trois décennies, représente l’une des aventures créatives les plus extraordinaires et les plus tragiques jamais entreprises dans le domaine de l’animation. Sous la direction obsessionnelle de Richard Williams, cette œuvre ambitieuse devait révolutionner le médium et surpasser les plus grandes réalisations de Disney. Le destin en a décidé autrement, mais ce qui subsiste de cette entreprise titanesque témoigne d’un génie visuel sans équivalent.

Richard Williams : un artiste en quête d’absolu

Richard Williams, animateur canadien naturalisé britannique, incarne une figure singulière dans l’histoire de l’animation. Dès l’âge de cinq ans, la vision de « Blanche-Neige et les Sept Nains » scelle son destin. À quinze ans, il effectue un voyage en bus de cinq jours jusqu’à Hollywood pour visiter les studios Disney, où il parvient à s’introduire auprès des animateurs trois jours consécutifs avant d’être systématiquement expulsé. Cette détermination précoce annonce déjà le caractère obsessionnel qui définira sa carrière.

Installé à Londres dès 1955, Williams fonde son propre studio et se forge une réputation d’excellence à travers des travaux commerciaux et des génériques de films. Son court-métrage « A Christmas Carol » lui vaut un Oscar en 1972, confirmant sa maîtrise technique exceptionnelle. Mais derrière cette activité prolifique se cache un projet secret, une obsession dévorante : créer le plus grand film d’animation jamais réalisé, une œuvre qui transcenderait tout ce que Disney avait accompli.

La genèse d’un projet démesuré

L’aventure débute en 1964, lorsque Williams entreprend d’adapter les contes de Mulla Nasruddin, figure de la sagesse populaire du Proche-Orient, dont il avait illustré les recueils pour l’écrivain Idries Shah. Le projet, initialement intitulé « The Amazing Nasrudin », prend forme lentement au sein du studio londonien de Soho Square. Mais en 1973, un différend sur les droits d’auteur avec la famille Shah contraint Williams à abandonner neuf années de travail et à réinventer entièrement son film.

De ce bouleversement naît « Le Voleur et le Cordonnier » : un conte oriental où un voleur kleptomane et un cordonnier mutique se retrouvent mêlés aux intrigues d’une cité dorée menacée par des barbares. Le grand vizir Zigzag, personnage rhapsode dont chaque réplique est versifiée, et la princesse Yum-Yum complètent cette galerie de personnages inspirés des Mille et Une Nuits. Williams conçoit ses deux protagonistes comme des héritiers du cinéma muet, évoquant délibérément Charlie Chaplin et Buster Keaton dans leur expressivité purement gestuelle.

Une école vivante de l’animation classique

L’aspect le plus remarquable de cette production réside dans la décision de Williams de recruter les derniers maîtres vivants de l’âge d’or de l’animation américaine. Ken Harris, légende des studios Warner Bros qui avait animé le Coyote et Bip Bip pour Chuck Jones, devient l’animateur principal du projet. Art Babbitt, créateur de Goofy et animateur de la célèbre danse des champignons dans « Fantasia », rejoint l’équipe. Grim Natwick, qui avait donné vie à Betty Boop et travaillé sur « Blanche-Neige », apporte également son expertise inestimable. Emery Hawkins complète cette assemblée extraordinaire.

Williams instaure un régime de travail unique : le matin, ces vétérans dispensent des cours magistraux aux jeunes animateurs du studio ; l’après-midi, tous travaillent sur les productions commerciales ou sur le film ; le soir, les étudiants s’exercent sur les techniques apprises. Cette transmission directe du savoir, de maître à apprenti, fait du studio Williams une véritable académie de l’animation traditionnelle. Parmi les jeunes talents formés dans ce creuset figure Eric Goldberg, futur animateur vedette de Disney qui créera le Génie d’« Aladdin ».

Une esthétique visuelle d’une ambition sans précédent

L’ambition visuelle de « Le Voleur et le Cordonnier » dépasse tout ce qui avait été tenté auparavant dans le domaine de l’animation. Williams s’inspire des miniatures persanes safavides du seizième siècle, des motifs géométriques de l’architecture islamique et des dessins de Léonard de Vinci pour créer un univers d’une richesse ornementale stupéfiante. Chaque plan regorge de détails minutieux, de motifs entrelacés, de perspectives vertigineuses qui exigent un travail d’animation proprement héroïque.

Les séquences les plus célèbres du film illustrent cette démesure créative. Une poursuite à travers le palais transforme l’espace en un labyrinthe digne des lithographies de M.C. Escher, où les escaliers défient la gravité et les perspectives s’inversent continuellement. La bataille finale contre les machines de guerre, inspirées des carnets de Léonard de Vinci, déploie des dizaines de milliers de dessins où chaque engrenage, chaque rouage, chaque mouvement est animé avec une précision obsessionnelle.

Williams insiste pour animer l’intégralité du film « sur des uns », c’est-à-dire à vingt-quatre images par seconde, là où la plupart des productions se contentent de douze images. Il refuse catégoriquement l’utilisation de l’informatique, exigeant que chaque image soit dessinée, tracée et peinte à la main. Cette intransigeance technique confère au film une fluidité et une organicité que les productions numériques peinent encore à égaler.

Un financement chaotique et des espoirs déçus

Pendant deux décennies, Williams finance son projet personnel grâce aux revenus de son studio commercial. Chaque contrat publicitaire, chaque générique de film alimente la caisse du « Voleur ». Mais cette méthode artisanale ne permet qu’une progression sporadique : les animateurs passent d’un projet commercial à quelques semaines sur le film, puis repartent sur une autre commande. Ken Harris travaille presque exclusivement sur le personnage du Voleur entre ses autres missions, développant des séquences entières pendant que le reste de la production piétine.

En 1978, un espoir surgit : le prince Mohammed Fayçal d’Arabie Saoudite, impressionné par la qualité du travail, propose de financer une séquence de démonstration de dix minutes avec un budget de cent mille dollars. Williams dépasse largement le budget et les délais, produisant une séquence éblouissante mais ruinant sa relation avec l’investisseur royal. Dans les années 1980, le producteur de « Star Wars » Gary Kurtz s’intéresse au projet, et Williams rencontre Steven Spielberg et Robert Zemeckis qui cherchent un directeur d’animation pour un projet ambitieux.

Le triomphe de « Roger Rabbit » et ses promesses

La rencontre avec Spielberg et Zemeckis débouche sur « Qui veut la peau de Roger Rabbit », sorti en 1988. Williams accepte le poste de directeur de l’animation avec une arrière-pensée claire : le succès du film lui permettra enfin d’obtenir le financement nécessaire pour achever son chef-d’œuvre. Il travaille jour et nuit pour livrer une animation d’une qualité exceptionnelle, intégrant plus de quatre-vingt-dix personnages de dessins animés classiques dans un environnement en prises de vues réelles avec une virtuosité technique jamais vue.

Le film devient un triomphe commercial et critique, rapportant des centaines de millions de dollars et révolutionnant la perception de l’animation. Williams remporte deux Oscars pour son travail. Lors de la cérémonie, il déclare prophétiquement que « le meilleur reste à venir », faisant allusion à son projet secret. Disney et Spielberg lui promettent de l’aider à distribuer « Le Voleur et le Cordonnier ». Cette promesse ne sera jamais tenue : Disney se concentre sur sa propre renaissance, tandis que Spielberg ouvre un studio d’animation concurrent à Londres.

La course contre la montre et la chute

Fort de sa gloire, Williams obtient finalement en 1988 un accord de financement et de distribution avec Warner Bros, assorti d’un budget marketing de vingt-cinq millions de dollars. La production entre enfin en phase intensive en 1989. Williams parcourt les écoles d’art d’Europe et du Canada pour recruter de nouveaux talents, constituant une équipe de plusieurs centaines d’animateurs. Son fils Alexander rejoint l’aventure. Après vingt ans de gestation, le film semble enfin sur le point d’aboutir.

Mais le perfectionnisme de Williams se révèle incompatible avec les contraintes industrielles. Il refuse de storyboarder le film de manière conventionnelle, préférant une approche organique qui horrifie les producteurs. Les délais s’accumulent, les budgets explosent. Pendant ce temps, Disney travaille secrètement sur « Aladdin », un film aux thématiques orientales étrangement similaires. Lorsque Warner Bros découvre l’existence de ce concurrent, la panique s’installe. En 1992, alors que le film est presque terminé, une société de garantie de bonne fin retire le projet à Williams et le confie au producteur Fred Calvert pour un achèvement précipité.

Le massacre d’une vision

Ce qui advient ensuite constitue l’un des épisodes les plus douloureux de l’histoire du cinéma d’animation. Le film est envoyé en Corée du Sud pour être achevé par des studios bon marché. Des séquences entières sont supprimées ou remplacées par une animation médiocre. Des chansons insipides sont ajoutées pour transformer l’œuvre en comédie musicale dans le style Disney. Le Voleur et le Cordonnier, conçus comme des personnages muets, se voient affublés de voix off envahissantes : Jonathan Winters déverse un flot ininterrompu de plaisanteries sur les images du Voleur, tandis que Matthew Broderick commente chaque action du Cordonnier.

Le film sort en 1993 en Australie sous le titre « The Princess and the Cobbler », puis Miramax (alors propriété de Disney, ironie suprême) acquiert les droits et le rebaptise « Arabian Knight » pour sa sortie américaine en 1995. Le résultat est un désastre critique et commercial : le film ne rapporte que quelques centaines de milliers de dollars et finit en cadeau promotionnel dans des boîtes de céréales. Trois décennies de travail, vingt-quatre millions de dollars investis, aboutissent à cette humiliation.

Le testament des derniers maîtres

Au-delà de son destin tragique, « Le Voleur et le Cordonnier » possède une dimension historique unique : il représente le dernier film sur lequel ont travaillé plusieurs légendes de l’animation classique. Ken Harris meurt en 1982, Errol Le Cain en 1989, Emery Hawkins la même année, Grim Natwick en 1990, Art Babbitt en 1992. Vincent Price, qui prête sa voix au vizir Zigzag, s’éteint un mois après la sortie du film mutilé. Cette œuvre inachevée constitue ainsi le réceptacle de savoirs et de techniques transmis depuis les origines de l’animation, un pont entre l’âge d’or hollywoodien et les générations futures.

Le studio de Williams, qui avait fonctionné pendant trente ans, ferme ses portes après le désastre. L’animateur retourne au Canada, dévasté. Pendant des années, il refuse catégoriquement d’évoquer le film, interdisant même à ses visiteurs de mentionner « le long-métrage ». Son fils Alexander décrit cette période comme « un désastre dont il ne s’est jamais vraiment remis, un deuil familial ».

La résurrection par les passionnés

L’histoire aurait pu s’achever sur cette note amère, mais la beauté intrinsèque du film a suscité une dévotion extraordinaire parmi les amateurs d’animation. Des copies pirates de mauvaise qualité du montage de travail de Williams circulent pendant des années dans les cercles d’initiés, révélant aux connaisseurs l’ampleur de ce qui avait été perdu. En 2006, le cinéaste Garrett Gilchrist entreprend une restauration non officielle baptisée « The Recobbled Cut », assemblant patiemment des éléments provenant de sources diverses pour reconstituer une version aussi proche que possible de la vision originale.

Ce travail titanesque, soutenu par de nombreux animateurs ayant participé au projet original, traverse plusieurs révisions successives, incorporant des séquences inédites, des tests au crayon, des storyboards animés. La version la plus récente, publiée en 2023 pour le soixantième anniversaire du début de la production, intègre des éléments restaurés en haute définition à partir de pellicule 35mm. Parallèlement, le documentaire « Persistence of Vision » de Kevin Schreck, sorti en 2012, retrace l’épopée tragique de la production à travers les témoignages des animateurs survivants, qualifiant l’œuvre de « plus grand film d’animation jamais réalisé ».

Une influence souterraine mais profonde

Malgré son statut d’œuvre maudite, « Le Voleur et le Cordonnier » a exercé une influence considérable sur l’animation contemporaine. Tomm Moore, réalisateur de « Brendan et le secret de Kells », « Le Chant de la mer » et « Le Peuple loup », cite explicitement le film comme l’une de ses inspirations majeures, aux côtés du « Mulan » de Disney. L’idée de fonder un style visuel sur l’art traditionnel d’une culture spécifique, plutôt que sur les conventions génériques du dessin animé, trouve dans le film de Williams son expression la plus aboutie.

Plus largement, l’ouvrage que Williams publie en 2001, « The Animator’s Survival Kit », devient instantanément la bible de l’animation, synthétisant les enseignements reçus des maîtres de l’âge d’or et les leçons tirées de décennies de pratique. Ce livre, traduit dans de nombreuses langues, forme encore aujourd’hui des générations d’animateurs dans le monde entier. L’héritage de Williams se perpétue ainsi doublement : à travers son film inachevé et à travers la transmission du savoir qu’il a organisée tout au long de sa carrière.

Pourquoi ce film mérite d’être découvert

Découvrir « Le Voleur et le Cordonnier » aujourd’hui, dans l’une des versions restaurées disponibles, constitue une expérience à nulle autre pareille. Certes, l’œuvre demeure fragmentaire : des séquences au crayon alternent avec des plans achevés, des storyboards animés comblent les lacunes narratives, la bande sonore oscille entre musique définitive et pistes temporaires. Mais cette dimension inachevée, loin de nuire à l’expérience, révèle le processus créatif de l’animation traditionnelle dans toute sa splendeur.

Les séquences terminées atteignent un niveau de virtuosité qui n’a jamais été égalé. La course à travers le labyrinthe escherien, la bataille des machines de guerre, les pantomimes du Voleur tentant de s’emparer d’objets précieux : chaque plan témoigne d’une maîtrise du mouvement, d’une inventivité visuelle, d’une ambition artistique qui transcendent les conventions du genre. Même ceux qui pourraient être rebutés par le caractère incomplet de l’œuvre seront probablement stupéfaits par la beauté et l’audace de ce qui a survécu.

Un épilogue tardif

Richard Williams finit par accepter de projeter son montage de travail lors d’événements spéciaux. En 2013, l’Académie des arts et sciences du cinéma archive sa copie 35mm et organise une projection au Samuel Goldwyn Theater. En 2014, puis en 2018, le British Film Institute présente le film à Londres en présence de nombreux membres de l’équipe originale. Williams, réconcilié avec son œuvre maudite, envisage même une édition Blu-ray avant de s’éteindre en août 2019, à l’âge de quatre-vingt-six ans, sans avoir jamais vu une version achevée conforme à sa vision.

Lors de sa dernière apparition publique, Williams évoque avec humour son nouveau projet, un court-métrage intitulé provisoirement « Will I Live to Finish This? » (Vivrai-je assez longtemps pour terminer ceci ?). Cette autodérision tardive témoigne d’une sérénité retrouvée face à un destin qui l’avait longtemps hanté. Le film détient toujours le record de la plus longue production de l’histoire du cinéma : trente et un ans, de 1964 à 1995.

Conclusion : la grandeur de l’inachevé

« Le Voleur et le Cordonnier » occupe une place unique dans l’histoire de l’animation : celle d’un chef-d’œuvre dont la grandeur se mesure précisément à l’ampleur de ce qui n’a pas pu être accompli. Le génie de Richard Williams s’y manifeste dans chaque plan achevé, dans chaque mouvement d’une fluidité surnaturelle, dans chaque détail d’une richesse ornementale vertigineuse. Mais ce génie s’exprime aussi, paradoxalement, dans l’échec même du projet, dans cette démesure qui a conduit un artiste à sacrifier trente années de sa vie à la poursuite d’un absolu inaccessible.

L’histoire de ce film interroge les conditions de la création artistique dans un système industriel. Elle pose la question des limites du perfectionnisme, du rapport entre vision personnelle et contraintes économiques, de la possibilité même de réaliser une œuvre totale. Mais elle témoigne aussi de la persistance de la beauté, de la capacité d’une création inachevée à toucher, à émouvoir, à inspirer des générations de spectateurs et d’artistes.

Plus qu’un film d’animation, « Le Voleur et le Cordonnier » s’affirme comme un monument à l’ambition artistique, une méditation sur les limites de l’humain confronté à l’infini de ses propres aspirations. Le voyage de ce voleur muet et de ce cordonnier silencieux à travers les splendeurs d’une cité orientale devient ainsi, sous le regard obsessionnel et visionnaire de Williams, une métaphore universelle de la quête créatrice elle-même : magnifique, impossible, et pour cette raison même, inoubliable.

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