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Le cimetière – Albert Mérat

Le cimetière – Albert Mérat

Un soir, nous revenions parmi les terrains vagues :
Montmartre devant nous faisait comme des vagues,
Géantes, d’un noir morne et sans nulle rumeur.
Le triste ciel d’hiver plaisait à notre humeur.
Au loin Paris avait sur son front la buée
Qu’il élève à cette heure, aube étrange ou nuée.
On ne le voyait pas ; on sentait seulement
La forge monstrueuse à son halètement.
Nous allions dans la nuit et dans le grand silence.

Des nuages chassés d’une âpre violence,
Passant devant la lune en un vol irrité,
Découvraient tour à tour ou voilaient sa clarté :
Et c’étaient tout à coup en des visions blanches
Un jardin maraîcher étroit, enclos de planches,
Une maison petite et basse aux volets sourds,
La misère et la paix sinistre des faubourgs ;
Puis ce fut un tournant de rue, une vallée
Subite, des cyprès, la fuite d’une allée,
Des tilleuls dépouillés et battus par le vent,
Le champ reconnaissable où l’on alla souvent,
Où d’étranges ferments revivent dans les arbres,
Un lointain tacheté par la blancheur des marbres,
Le cimetière enfin dans son nocturne effroi ;
Et je fus offensé, rêveur de peu de foi,
Du peu d’herbe où l’on dort lorsque la vie est lasse.
Le plus grand trépassé ne prend guère de place :
Au même espace tient la peine et le remords,
Et la terre commune accorde tous les morts.

Alors, comme un sanglot, monta dans ma pensée
Un amer souvenir de jeunesse passée ;
Je revis la blancheur d’un matin radieux,
Une femme qui fut la gloire de mes yeux,
Et qui faisait mon cœur épris d’elle si tendre
Que je n’essayais pas même de me défendre ;
Je me rappelai belle, hélas ! en vérité
Et ne touchant qu’à peine au seuil blond de l’été,
La jeune fille morte et couchée avant l’heure,
Qui pour moi fut la plus aimée et la meilleure,
Dont la grâce suivait en souriant les pas,
Qui pouvait vivre encore et ne le voulut pas.

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