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Le buveur d’âmes – Jean Lorrain

Le buveur d’âmes – Jean Lorrain

« T’étais brutal et langoureux,
Elle était lascive et cruelle,
Vous vous détestiez tous les deux.
À la très chère, à la très belle
Qui remplit mon cœur de clarté,
À l’ange, à l’idole immortelle.
Salut en immortalité !
Elle se répand dans ma vie
Comme un air imprégné de sel,
Et dans mon âme inassouvie
Verse le goût de l’éternel.
Écoute ce que dit le chagrin dans ton âme,
N’étouffe pas sa voix, il parle, écoute-le.
N’essaie pas d’apaiser la redoutable flamme,
Tes maladroites mains attiseraient le feu ;
Tu le noieras mieux dans les larmes,
Plains dans ton cœur les autres malheureux.
Songe à tous ceux qu’étreignent tes alarmes,
Pleure sur toi, pleure sur eux
Et la pitié, qui fait mal et console,
Et la foi, qu’elle engendre et ravive à son tour.
Te donneront peut-être, âme esseulée et folle.
Le repos dans la grâce et la paix dans l’amour.
Au pays de l’amour misérable et splendide…
Je songe aux autres……
Qu’est-il advenu de leurs soirs, là-bas, dans l’ombre, là-bas,
Qu’est-il advenu de leurs pas ?
De sa face hautaine ou de son âme haute,
De l’orgueil d’un ou du rire d’un autre,
Où les ont menés le malheur ou la faute ?
Qu’est-il advenu d’eux, dans leurs soirs, là-bas,
De leur douleur, de leur tristesse, de la vôtre,
Vous l’un de ceux-là et vous l’autre,
Qu’est-il advenu de vos pas ?
On heurte là-bas à des portes.
Et j’entends qu’on mendie au coin des carrefours ;
Mon soir est inquiet de vos jours :
J’entends des voix basses et des voix fortes.
Celle qui prie et qui gourmande, et tour à tour,
Comme vivantes et comme mortes,
Au fond des jours !
Je voudrais oublier qui j’aime !
Emportez-moi loin d’ici,
En Flandre, en Norwège, en Bohême
Si loin qu’en chemin reste mon souci !
Que restera-t-il de moi-même,
Quant à l’oublier j’aurai réussi !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
Ils reposent : la vie ardente et triste, alarmes,
Chagrins, ne hante plus leur paisible oreiller ;
L’aube chaque matin les baigne de ses larmes.
La vie est une tombe au tournant d’un sentier.
Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles
Le culte de la plaie et l’amour des guenilles.
Que ne vous ai-je rencontrée,
Ma chère âme, une année avant !
Je vous eus sans doute adorée,
Vous que j’ai subie en rêvant.
Le jeu des destinées
Et le hasard des années
Qui veulent toutes fleurs fanées,
Les amants des prostituées
Sont heureux, dispos et repus,
Quant à moi, j’ai les bras rompus
Pour avoir étreint des nuées.

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