Aux Dames Angevines – Joachim Du Bellay
Plvme, qui as d’vnɇ aelɇ inuſitée
Depuis deux ans la france viſitée
Chantant des Rois les louanges à gré,
Et l’arbre ſainct à Minerue ſacré :
Baiſſe ton vol, razant la freſche riue
Ou pres d’Angers le cours de Meinɇ arriue.
Va ſaluer d’vn ſon melodieux
De mon Aniou les domestiques Dieux,
Qui m’ont ſouuent de leurs manoirs ſauuages
On y chanter ſur les prochains riuaiges
Le nom, qu’Amour de ma force vainqueur
A crigé pour trophéɇ en mon coeur.
Ne cherche point la tourbe murmurante
Des profeſſeurs de ſageſſɇ ignorante,
Mon nom außi par la France loué
Ne quiert le bruit du Palais enroue
Ne le ſourcil trop ſuperbɇ, & ſeuere
Qui le pouuoir des Muſes ne reuere.
Le docte Dieu, qui inspirɇ en mon coeur
Du ſainct ruiſſeau la feconde liqueur
Mon ſort fatal, & mon Dieu domestique,
Qui m’a voué au labeur poëtique,
Sçachant combien i’y prenoy’ de ſaueur,
M’ont destiné à plus douce faueur.
Va plume donc, voir les troupes diuines
Des Demydieux, & Nymphes Angeuines,
Ou ie ſeray (peult estre) bien receu
Par ton moyen, quand la Francɇ aura ſceu
Que leur hault bruit ie fay ſonner à Loire,
Qui ay chanté des grands Princes la gloire.
Des enuieux les plumes de corbeau
Ont mis l’honneur des Dames au tombeau
Sentant combien les graces feminines
Seroient en prix, ſi les plumes benignes
Les oppoſoient au tiltrɇ ambicieux,
Dont nostre nom s’eleue iuſq’ aux cieux.
De Cigne donc la mienne blanchiſſante
Soit à leur los ſes aeles flechiſſante,
Mienne ie dy, qui au dedans du corps
Suis außi blanc, que le Cigne dehors.
Außi le Dieu, qui ma fureur allume,
Me fiſt iadis preſent de cete plume.
Les doctes ſœurs qui parmi l’vniuers
Feront voler vostre nom par mes vers,
Tant que viuray, Dames bien fortunées,
Seront par moy pour vous importunées :
Qui feray bien, ſi t’en vieux prendrɇ emoy
Viure deux fois enſemble vous & moy.
Si vous eußiez de l’ondɇ obliuieuſe
Tiré voz noms, que la Parquɇ enuieuſe,
Et noz ecriz y ont faict deualer,
Quel bruit pouroit au vostre s’egaler ?
Toute vertu des Graces ignorée
N’eſt longuement entre nous honnorée.
Mais maintenant ie voy le temps changer,
Qui vous ſouloit ſous ſa force ranger
Puis que deſia commencent à vous plaire
Les doctes vers, vous n’aurez plus à faire
Pour voz honneurs rendrɇ à iamais viuans
Demandier la main des ecriuans.