
La broderie de Padmani – Maurice Magre

Elles s’entendaient si bien toutes les trois qu’elles avaient fini par
se ressembler. Elles faisaient régner une harmonie si douce dans la
maison que je croyais entendre parfois comme de réelles vibrations
musicales glisser du rez-de-chaussée à la terrasse.
Elles étaient également belles et leurs chambres étaient de la même
couleur. Leur image pourtant ne se reflétait pas également dans l’eau
claire d’un seau au soleil. Sans que j’aie pu m’expliquer comment, le
visage de la plus jeune dont le nom était Padmani ne dessinait dans
l’eau qu’un double mobile et couleur de cendres. La plus jeune était la
plus triste des trois.
Elles étaient aussi gaies que les abeilles au printemps et que les
chèvres sur les pentes des montagnes. Leur rire résonnait dans
l’escalier comme un ruisseau frais.
La plus jeune était la seule qui aimait la broderie. Elle brodait sur de
la laine avec des fils d’or un visage du Bouddha. Mais jamais elle
n’arrivait à l’achever.
Quand nous sortions ensemble d’Arcate elles couraient de-ci de-là et
elles coupaient de grands bouquets de fleurs sauvages dont la sève
faisait des taches sur leur voile. Mais la plus jeune disait qu’elle
n’aimait que les fleurs qui croissent dans le ciel et sont invisibles.
Que font-elles à cette heure toutes les trois? Se sourient-elles dans le
même miroir? Reposent-elles sous les moustiquaires? Y en a-t-il une qui
dit mon nom? O mon Dieu, que mes bien-aimées goûtent la quiétude de
l’âme et puisse Padmani ne jamais achever sa broderie.






















