
Georges de Porto-Riche — Il n’a écrit qu’un seul sujet, et il l’a épuisé

1849 — 1930
Ma chaise est proche de la tienne.
J’ai corrompu le sacristain,
Non pour la messe, ô ma chrétienne,
Mais pour ton masque florentin.
Ma chaise est proche de la tienne
Un homme paie un sacristain pour être assis à côté d’une femme pendant la messe. Il ne va pas à l’église, il va la voir. Il le dit sans détour, avec une élégance qui rend l’aveu plus gênant encore.
C’est tout Porto-Riche : le désir tenu à distance par les bonnes manières, et qui perce à travers.
Le théâtre de l’amour
Né à Bordeaux dans une famille juive d’origine italienne, il s’impose au théâtre avec Amoureuse (1891), qui tient l’affiche pendant quarante ans. Puis Le Passé, Le Vieil Homme, Le Marchand d’estampes.
Toutes ses pièces racontent la même chose : un couple, le désir qui use, la jalousie, l’impossibilité d’être deux. On l’a appelé « le Racine juif » — le compliment était sincère et il était mérité.
Académie française en 1923, conservateur de la bibliothèque Mazarine, riche, honoré.
Le recueil qu’on ne lit plus
Ce que le Vagabond réunit est antérieur au théâtre : des poèmes amoureux où l’on suit, pièce après pièce, une seule liaison — l’attente, la brouille, la réconciliation, l’humiliation, l’oubli.
Les titres racontent l’histoire tout seuls : « Je dois la voir demain, peut-être », « Ma tristesse vous offensa », « J’entendais vos amis m’ont traité sous vos yeux », « On dit que je suis changé », « Et puis l’oubli viendra, l’oubli triste ouvrier ».
C’est un roman en vers, et c’est le même sujet que ses pièces — sauf qu’ici il n’y a personne pour lui répondre.
Ce que cela vaut
Techniquement, c’est du second Empire finissant : octosyllabes réguliers, rimes sages, rien d’expérimental. On comprend que le XXe siècle l’ait laissé de côté.
Mais l’observation est d’une précision cruelle, et c’est un rare exemple d’homme qui décrit sa propre bassesse amoureuse sans se donner le beau rôle. « Moi, le malin, moi qui me pique… » : la phrase s’interrompt, et l’on sait très bien comment elle finit.
Choix de textes
- Ma chaise est proche de la tienne — Il a soudoyé le sacristain. L’élégance rend l’aveu plus gênant.
- Je dois la voir demain, peut-être — Le « peut-être » fait tout le poème, et toute l’attente.
- Moi, le malin, moi qui me pique — La phrase s’interrompt, et l’on sait très bien comment elle finit.
- Ma tristesse vous offensa — Cinq mots, et tout un mécanisme de couple.
- On dit que je suis changé — Ce que les autres remarquent avant vous. Observation impitoyable.
- Et puis l’oubli viendra, l’oubli triste ouvrier — L’oubli en journalier qui fait son travail. L’image est excellente.
- Son regard me disait : ne soyez pas si triste — Il rapporte ce qu’un regard dit. Le théâtre est déjà là.
- J’ai ramassé l’œillet comme une fleur perdue — Le geste minuscule qui contient toute la scène.
- Si vos yeux noirs étaient plus doux — Le reproche déguisé en compliment. Sa spécialité.
- Moins seul en cette vie où tes yeux me soutiennent — La seule fois du recueil où il est simplement heureux.
Pour le lire
Amoureuse (1891) — la pièce qui a tenu l’affiche quarante ans.
Le Passé (1897) · Le Vieil Homme (1911) · Le Marchand d’estampes (1917).
Prima verba (1872) · Tout n’est pas rose (1877) — les vers, réunis ici.
Guillain Méjane























