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Expériences, tableaux, jugements, maximes – Henri-Frédéric Amiel

Bateaux italiens, Venise, William Stanley Haseltine (1867)

Tableau : Bateaux italiens, Venise, William Stanley Haseltine, 1867

Edlen Seelen vorzufühlen
Ist der wertheste Beruf
Un étourdi qui passait,
Cueillant et jetant la rose,
Voit l’autre qui ramassait
Et l’entend aussi qui cause.
— « Suivons cet avis, dit-il :
Mots épars sont du babil,
Groupés, ils font quelque chose. »
Pour l’âme vaine tout est vain,
Mais tout est sain pour l’âme saine ;
Un grain, sur le sol, n’est qu’un grain.
Mais, dans le sol, il devient graine.

Qui cherche trouve,
Trouve bientôt ;
Tout œuf éclôt
Lorsqu’on le couve.

Défaire et faire mieux, sont deux ;
Et tout refaire est hasardeux.
Tort fait tort ;
L’or endort ;
Et l’heur leurre ;
Esprit trahit ;
Haine peine
Chagrin aigrit ;
Aigreur maigrit
Et peine gêne.
Tout ce qui vole
N’est pas frivole.
Prompt rompt ; constant tient ;
Malin perce ;
Fort renverse ;
Rusé tord ; prudent prévient ;
Vif va vite et lent parvient.
Par ci par là maint bonne strophe
Ne font encor que l’amateur ;
Mais le poète créateur
Doit poétiser toute étoffe.

Différant comme frère et sœur,
Vie à part bien que limitrophe.
Le penseur n’est point philosophe,
Mais le philosophe est penseur.
La Muse a, fille bienheureuse,
Deux marraines, tout bien compté :
La Grâce et la Difficulté.
« — Laquelle est la plus généreuse ? »
— Cherchez ! toutes les deux leur filleule ont doté.

Et sa pensée a double forme :
Le Complet et le Raccourci.
« — Mais du mignon ou de l’énorme,
Du rosier nain ou du grand orme,
Lequel vaut mieux ? » Cherchez ! tous deux ont réussi.
— Pour le reste du jour, dis-moi, matin riant,
N’es-tu pas un heureux présage ?
— Enfant, si tout ton jour le vent tient d’orient,
Ton ciel peut rester sans nuage.

2. Jeunesse, ou la Vie complète.
— Moi seul, penseur, je reste en mon œuvre et mes vœux
Entier ; toi tu varies !
— Non, poète, pardon, mais l’entier que je veux
Et le tien font deux vies.
Miel du jardin céleste est l’art, mais de seul miel
Seule abeille s’enivre.
Je suis homme, à mon âme il faut, avec le ciel,
La terre aussi pour vivre.

3. Âge mûr, ou la Dette sociale.
— Je ne dois rien ! — Ami, sonde ton cœur, prends garde,
Cherche ta dette et paie avant la fin du jour :
Loisir, bien-être, espoir, sont à toi, mais regarde,
Le Bonheur n’est qu’un prêt, sa rançon c’est l’Amour.

4. Vieillesse, ou Janus.
— Debout là, sur mon seuil, hôte mystérieux,
Visible à mes yeux seuls, que veux-tu donc me dire ?
Pourquoi ce double front dont l’un est sérieux
Et dont l’autre semble sourire ? —
Du fantôme une voix alors parut venir,
Grave et douce pourtant comme une voix de femme :
— Ce front est le Passé, cet autre est l’Avenir ;
Adieu, vieillard, je suis ton Âme.
Vite, courons guérir notre âme
Au chaud soleil de la gaîté.

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