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Divertissement triste – François-Paul Alibert

Divertissement triste – François-Paul Alibert

Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble…
Vers quelle île, heureuse ou frivole,
Où d’aimer l’on garde l’espoir,
Dépayserons-nous, ce soir,
Notre âme douloureuse et folle ?

Comme tel galant pèlerin,
Nous emprunterons la galère
De l’Embarquement pour Cythère,
Afin d’en trouver le chemin.

Nous irons aborder où l’île
Échange, lente à s’abaisser,
Avec elle-même un baiser,
Avant de choir dans l’eau tranquille.

Et, pour enchanter le départ,
Nous verrons, dans ce beau nuage,
Tant que durera le voyage,
Tournoyer un ciel de Besnard.

Si tu veux y rêver à l’aise,
Faisons halte, et prenons ce banc
Qui se renverse, en attendant
Que le vent contraire s’apaise.

Entends-tu, par tout le jardin,
Affluant aux bouches des masques,
Débordant le contour des vasques,
L’eau qui tombe dans le bassin

Et fait à notre somnolence
Un accompagnement mineur
D’où parfois se détache un pleur
Qui frissonne dans le silence ?

Et vois sur la pelouse encor
Où glisse une oblique lumière,
S’élancer, svelte et solitaire,
De son piédestal en vieil or,

Une colonne qui s’oppose
À ce crépuscule argenté,
Et, dans son ingénuité,
Se complaît à se trouver rose.

Ce décor ne suffit-il pas
À ravir notre fantaisie
Aux pays où la poésie
Est de marcher la tête en bas ?

Vers quelque chimérique plage
Qui ne saura nous contenter,
Vaut-il la peine de tenter
Un inutile appareillage ?

À quoi bon partir en bâteau,
Pour chercher d’autres solitudes ?
Ce parc aux nobles attitudes
Où traîne un soupir de Watteau,

Où le trouverons-nous, ma chère,
Plus propice à notre désir
De mener partout, à loisir,
Une vie errante et légère ?

Regarde pendre à nos côtés,
Avec sa grâce surannée,
La pourpre opulente et fanée
De ces arbres déjà teintés

Par l’automne et dont les feuillages
Attendent amoureusement
La lune qui sur eux répand
Une nacre de coquillages.

Est-il un lieu plus à souhait,
Où plus de charme il se devine,
Pour mener à bien, en sourdine,
Un colloque tendre et muet,

Et, pour ces vaines mascarades
Où le cœur à la lèvre ment,
Qui se prête plus mollement
À d’ironiques sérénades ?

Donc, c’est dit. Pour ce soir, du moins,
Et sur la foi d’aucune étoile,
Nous ne mettrons pas à la voile,
Car nous n’aurons plus d’autres soins

Que de nous figurer sans peine
Qu’aussitôt après le départ,
Nous avons atteint par hasard
L’île fabuleuse et lointaine.

Au port si nous avons touché,
Maintenant que s’ouvre la fête,
Pourquoi détournes-tu la tête,
Et t’éloignes-tu, l’air fâché ?

Sans m’attendre, déjà partie ?
Comme d’un rêve on se reprend !
Tu vas, d’un pas indifférent,
Tour à tour vive et ralentie.

Tu n’es plus là, tu m’as quitté,
De quelque nom que je t’appelle.
Mais tu n’y fus jamais, ma belle,
Je m’en étais toujours douté.

Eh bien ! sans barque ni musique,
Sous cet ombrage de tilleul,
Je vais conduire pour moi seul
Un carnaval mélancolique,

Ingrate qui n’as pas compris
Que rester, partir, il n’importe,
Pour peu qu’on entr’ouvre la porte
Qui donne aux songes tout leur prix !

Et me jouerai pour nos deux âmes
Que sépare un sort étranger,
Un air qui sache prolonger
L’heure vide où nous nous aimâmes,

Et se mesure au clair discours
Qui, par le goulot des fontaines,
Tombe en cadences incertaines
Comme nos fluides amours.

L’haleine intermittente et chaude
Qu’exhalent d’invisibles fleurs
S’insinue en douces erreurs
Au ciel de perle et d’émeraude.

Un clair de lune verlainien
Défaille à la cime des arbres,
Et l’eau poursuit au long des marbres
Un mode qui ne rime à rien

Sinon à la mélancolie
Dont tout mon cœur est ivre et fou,
Jusqu’à s’enfuir, sans savoir où,
Plus loin que par-delà la vie.

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