
Dédicace – Charles Baudelaire

Pour connaître le bonheur, il faut avoir le courage de
l’avaler[10]. Le bonheur vomitif.
Oreste et Électre. Angoisses.
De l’utilité de la douleur.
La femme naturelle.
La volupté artificielle.
Je désire que cette dédicace soit inintelligible.
PRÉFACE
La France traverse une phase de vulgarité, Paris, centre et rayonnement
de bêtise universelle. Malgré Molière et Béranger, on n’aurait
jamais cru que la France irait si grand train dans la voie du
progrès.–Questions d’art, terrœ ignotæ.
Le grand homme est bête.
Mon livre a pu faire du bien. Je ne m’en afflige pas. Il a pu faire
du mal. Je ne m’en réjouis pas.
Le but de la poésie. Ce livre n’est pas fait pour mes femmes, mes
filles ou mes soeurs.
On m’a attribué tous les crimes que je racontais.
Divertissement de la haine et du mépris. Les élégiaques sont des
canailles. Et verbum caro factum est. Or, le poète n’est d’aucun
parti. Autrement, il serait un simple mortel.
Le Diable. Le péché originel. Homme bon. Si vous vouliez, vous seriez
le favori du Tyran; il est plus difficile d’aimer Dieu que de croire en
lui. Au contraire, il est plus difficile pour les gens de ce siècle de
croire au Diable que de l’aimer. Tout le monde le sent et personne n’y
croit. Sublime subtilité du Diable.
Une âme de mon choix. Le Décor.–Ainsi la
nouveauté.–L’Épigraphe.–D’Aurevilly.–La
Renaissance.–Gérard de Nerval–Nous sommes tous pendus ou pendables.
J’avais mis quelques ordures pour plaire à MM. les journalistes. Ils
se sont montrés ingrats.
[Notes.]
Comment, par une série d’efforts déterminée, l’artiste peut s’élever
à une originalité proportionnelle;
Comment la poésie touche à la musique par une prosodie dont les
racines plongent plus avant dans l’âme humaine que ne l’indique aucune
théorie classique;
Que la poésie française possède une prosodie mystérieuse et méconnue,
comme les langues latine et anglaise;
Pourquoi tout poète, qui ne sait pas au juste combien chaque mot
comporte de rimes, est incapable d’exprimer une idée quelconque;
Que la phrase poétique peut imiter (et par là elle touche à l’art
musical et à la science mathématique) la ligne horizontale, la ligne
droite ascendante, la ligne droite descendante; qu’elle peut monter à
pic vers le ciel, sans essoufflement, ou descendre perpendiculairement
vers l’enfer avec la vélocité de toute pesanteur; qu’elle peut suivre
la spirale, décrire la parabole, ou le zigzag figurant une série
d’angles superposés;
Que la poésie se rattache aux arts de la peinture, de la cuisine et du
cosmétique par la possibilité d’exprimer toute sensation de suavité
ou d’amertume, de béatitude ou d’horreur, par l’accouplement de tel
substantif avec tel adjectif, analogue ou contraire;
Comment, appuyé sur mes principes et disposant de la science que je me
charge de lui enseigner en vingt leçons, tout homme devient capable de
composer une tragédie qui ne sera pas plus sifflée qu’une autre, ou
d’aligner un poème de la longueur nécessaire pour être aussi ennuyeux
que tout poème épique connu.
Tâche difficile que de s’élever vers cette insensibilité divine! Car
moi-même, malgré les plus louables efforts je n’ai su résister au
désir de plaire à mes contemporains, comme l’attestent en quelques
endroits, apposées comme un fard, certaines basses flatteries
adressées à la démocratie, et même quelques ordures destinées à me
faire pardonner la tristesse de mon sujet. Mais MM. les journalistes
s’étant montrés ingrats envers les caresses de ce genre, j’en ai
supprimé la trace, autant qu’il m’a été possible, dans cette nouvelle
édition.
Je me propose, pour vérifier de nouveau l’excellence de ma méthode, de
l’appliquer prochainement à la célébration des jouissances de la
dévotion et des ivresses de la gloire militaire, bien que je ne les aie
jamais connues.
Note sur les plagiats[11]. — Thomas Gray. Edgar Poë (2 passages).
Longfellow (2 passages). Stace. Virgile (tout le morceau
d’Andromaque). Eschyle. Victor Hugo.
*
* *
Tranquille comme un sage et doux comme un maudit[12].
J’ai dit:
Je t’aime, ô ma très belle, ô ma charmante…
Que de fois…
Tes débauches sans soif et tes amours sans âme,
Ton goût de l’infini
Qui partout, dans le mal lui-même, se proclame,
Tes bombes, tes poignards, tes victoires, tes fêtes,
Tes faubourgs mélancoliques,
Tes hôtels garnis,
Tes jardins pleins de soupirs et d’intrigues,
Tes temples vomissant la prière en musique,
Tes désespoirs d’enfant, tes jeux de vieille folle,
Tes découragements;
Et tes feux d’artifice, éruptions de joie,
Qui font rire le Ciel, muet et ténébreux.
Ton vice vénérable étalé dans la soie,
Et ta vertu risible, au regard malheureux,
Douce, s’extasiant au luxe qu’il déploie.
Tes principes sauvés et tes lois conspuées,
Tes monuments hautains où s’accrochent les brumes,
Tes dômes de métal qu’enflamme le soleil,
Tes reines de théâtre aux voix enchanteresses,
Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant,
Tes magiques pavés dressés en forteresses,
Tes petits orateurs, aux enflures baroques,
Prêchant l’amour, et puis tes égouts pleins de sang,
S’engouffrant dans l’Enfer comme des Orénoques,
Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques.
Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,
O vous, soyez témoins que j’ai fait mon devoir
Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
Car j’ai de chaque chose extrait la quintessence,
Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.
[Footnote 6: Eugène Crépet, Œuvres posthumes, etc.]
[Footnote 7: Rapprocher ce paragraphe des Notes qui suivent la
Troisième version. (Note de l’éditeur des Œuvres posthumes.
Mercure de France, 1908.)]
[Footnote 8: Ce passage donnerait à’ penser que cette «deuxième
version» était destinée à préfacer non la 2e édition des Fleurs,
mais une troisième dont, après la mort du poète, on trouva le projet
arrêté dans ses notes. (Note du collecteur des Œuvres posthumes,
Mercure de France, MCMXV.)]
[Footnote 9: Il s’agit ici évidemment des pièces qui composent
l’Appendice de l’édition définitive. (Note du collecteur des
Œuvres posthumes, Mercure de France, MCMXV.)]
[Footnote 10: Rapprocher de cette phrase celle-ci, qui se trouve au
début de la préface des Paradis artificiels: «Pour digérer le
bonheur naturel comme l’artificiel, il faut avoir le courage de
l’avaler, et ceux qui mériteraient peut-être le bonheur sont justement
ceux-là à qui la félicité, telle que la conçoivent les mortels, a
toujours fait l’effet d’un vomitif.» (Note de M. Eugène Crépet.)]
[Footnote 11: Cette phrase semble se rapporter à la dernière ligne de
la seconde préface. C’est une liste des imitations que Baudelaire a
faites des poètes dont il cite les noms. (Note de M. Eugène
Crépet.)]
[Footnote 12: Cette pièce, restée à l’état d’ébauche, devait faire
partie de la 2e édition des Fleurs. (V. Lettres, juillet ou août
1860.) L’idée première en a été reprise dans le sonnet Épilogue
qui termine les Petits Poèmes en prose (Œuvres complètes, t.
IV.)–Cf. Lettres, lettre à Poulet-Malassis, juillet ou août 1860.]
(Note du collecteur des Œuvres posthumes, Mercure de France, MCMXV.
Le sonnet Épilogue est en réalité une tierce-rime.)]
PIÈCES AJOUTÉES
DANS LA SECONDE ÉDITION (1861)






















