Calme des animaux dont l’inquiétude – Rainer Maria Rilke
Calme des animaux dont l’inquiétude
jamais n’insiste
(comme elle fait chez nous) à les rendre triste par habitude.
Qu’est-ce qu’ils savent, eux, quel bonheur qu’on nous cache
les remplit de cette prudente mesure ?
Et pourtant, eux aussi, l’amour les arrache
à eux-mêmes et les torture.
La vie n’est pas tendre pour eux : sans être ingrate,
elle est rude souvent, à force d’être forte.
Même la plus tendre vie se comporte
selon la couleur de ce sang écarlate.
Cependant, ce sont eux qui ne dorment jamais en vain
car leur sommeil comme des cailloux les roule ;
ils en ressortent, refondus dans son moule
et leur neuve envie rend tout neuf le matin.
Ils ignorent… Est-ce cela ? Ils ignorent
cette science et demie dont nous savons un quart ;
ils se remplissent de vie comme la calme amphore
et leur interne loi comprend le hasard.
Tout est juste pour eux, même telle injustice
qui les fait souffrir et plier.
C’est leur cœur innocent qui contient cette heure propice
qu’aucun sort ne saurait renier.