
Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers – François Villon

Villon sut le premier, dans ces siècles grossiers,
Débrouiller l’art confus de nos vieux romanciers.
Sentant la hart de dix lieues à la ronde ;
Au demeurant, le meilleur fils du monde.
À Sainct-Genou,
Près Sainct-Julian-des-Vouentes,
Marches de Bretaigne ou Poictou,
Je suis François (dont ce me poise),
Né de Paris, emprès Pontoise.
Or, d’une corde d’une toise,
Sçaura mon col que mon cul poise
La pluye nous a buez et lavez ;
Et le soleil desséchez et noirciz.
Pies, corbeaulx, nous ont les yeux cavez
Et arraché la barbe et les sourcilz.
Jamais nul temps nous ne sommes rassiz :
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
À son plaisir sans cesser nous charrie ;
Plus becquetez d’oiseaux que dez à couldre.
Hommes, icy n’usez de mocquerie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absouldre.
À vous parle compaings de galles,
Mal des âmes et bien des corps ;
Gardez-vous bien de ce mau hasles
Qui noircit gens quand ilz sont morts,
I.
Car or, soyes porteur de bulles,
Pipeur ou hasardeur de dez ;
Tailleur de faux coings, tu te brusles
Comme ceulx qui sont eschaudez.
Trahistres pervers, de foy vuydez,
Soyes larron, ravis ou pilles,
Ou en va l’acquest que cuydez ?
— Tout aux tavernes et aux filles.
II.
Ryme, raille, cymballe, luttes,
Hante tous autres eshontez :
Farce, broïlle, joue des flustes,
Fainctes, jeux et moralitez
Faicts en villes et en citez ;
Gaigne au brelan, au glic, aux quilles :
Où s’en va tout ? Or, escoutez :
— Tout aux tavernes et aux filles.
III.
De telz ordures te reculles :
Laboure, fauche champs et prez ;
Sers et panse chevaux et mulles,
S’aucunement tu n’es lettrez,
Assez auras si prens en grez.
Mais si chanvre broyés ou tilles,
Ne metz ton labour qu’as ouvrez
Tout aux tavernes et aux filles.
ENVOI.
Chausses, pourpoincts et bourrelets,
Robes et toutes vos drapilles,
(Ains que cessez) vous porterez
Tout aux tavernes et aux filles.
En grand’pauvreté
(Ce mot dit-on communément)
Ne gist pas trop grand’loyauté.
…………
Nécessité fait gens mesprendre,
Et faim saillir le loup des boys.
…….Il n’est rien qui punisse
Un homme vicieux, comme son propre vice.
Pauvre je suys de ma jeunesse,
De pauvre et de petite extrace :
Mon père n’eut onc grand’richesse,
Ne son ayeul, nommé Érace ;
Pauvreté tous nous suit et trace.
Sur les tombeaux de mes ancestres
(Les âmes desquels Dieu embrasse),
On n’y voit couronnes ne sceptres.
……Mon plus que père,
Maistre Guillaume de Villon,
Qui m’a esté plus doux que mère.
…..Ma pauvre mère,
Qui pour moi eut douleur amère,
(Dieu le sçait) et mainte tristesse.
Item, je laisse par pitié
À troys petitz enfans tous nudz,
Nommés en ce présent traictié,
Aflin qu’ils en soient mieux cogneux,
Povres orphelins impourveuz
Et desnuez comme le ver ;
J’ordonne qu’ils seront pourveuz
Au moins pour passer cet hyver.
….J’ai sceu à ce voyage
Que mes troys povres orphelins
Sont creuz et deviennent en aage.
…………
Si veuil qu’ils voysent à l’étude.
Où ? chez maistre Pierre Richer :
Le Donnait est pour eux trop rude.
…………
Mon long tabart en deux je fends,
Si veuil que la moitié s’en vende
Pour leur en acheter des flans,
Car jeunesse est un peu friande.
Au fort, triste est le sommeiller
Qui faict aiser jeune en jeunesse
Tant qu’enfla lui faille veiller
Quant reposer dent en vieillesse.
En l’an de mon trentiesme aage
Que toutes mes hontes j’eu beues,
Ne du tout fol, encor ne sage,
Nonobstant maintes peines eues,
Lesquelles j’ai toutes reçeues
Sous la main Thibault d’Aussigny.
…………
Je suis pescheur, je le sçais bien,
Pourtant ne veult pas Dieu ma mort ;
Mais convertisse et vive en bien,
Et tout autre que pesché mord,
Combien que en pesché soye mort,
Dieu vit, et sa miséricorde ;
Et si ma coulpe me remord,
Par sa grâce pardon m’accorde.
Si par ma mort le bien publique
D’aucune chose vaulsit mieux,
À mourir (comme ung homme inique),
Je me jugeasse, ainsi m’aid’Dieux.
Grief ne fais à jeune ne vieulx.
Soye sur pied, ou soye en bierre,
Les montz ne bougent de leurs lieux
Pour ung povre n’avant n’arriére.
…………
Des miens le moindre (je dis voir)
De me désadvoüer s’avance,
Oublyant naturel devoir,
Par faute d’ung peu de chevance.
…………
Hé Dieu ! se jeusse estudié
Au temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié,
Jeusse maison et couche molle ;
Mais quoy ! je fuyoye l’escolle
Comme faict le mauvais enfant.
En escrivant ceste parolle
À peu que le cueur ne me fend.
…………
Mes jours s’en sont allés errant,
Comme dit Job.
Où sont les gracieux gallans
Que je suyvoye au temps jadis ?
Si bien chantans, si bien parlans,
Si plaisans en faicts et en dicts ?
Les aucuns sont morts et roydiz.
D’eulx n’est-il plus rien maintenant ?
Les aucuns sont en paradis,
Et Dieu saulve le remanant.
Et les aulcuns sont devenus,
Dieu mercy, grands seigneurs et maistres ;
Les autres mendient tout nudz,
Et pain ne voyent qu’aux fenestres ;
Les autres sont entrez en cloistres
De Céleslins et de Chartreux,
Bottés, bouzés comm’pescheurs d’hoystres.
Voylà l’état divers d’entr’eux.
Saulces, brouetz et gras poissons,
Tartes, flans, œufs frilz et pochez,
Perduz et en toutes façons.
…………
Savoureux morceaux et friands,
Chappons, pigeons, grasses gelines,
Perches, poussins au blanc manger.
…………
Et tous les jours une grasse oye,
Ou ung chappon de haulte gresse.
Peu m’a d’une petite miche,
Et de froide eau tout un esté.
Large ou estroit, moult me fut chicche :
Tel lui soit Dieu qu’il m’a esté !
…………
Dieu mercy, et Jacques Thibault,
Qui tant d’eau froide m’a fait boyre.
En ung bns lieu non en ung hault,
Manger d’angoisse mainte poire.
Mieux vault goujat debout qu’empereur enterré.
Mieux vault vivre sous gros bureaux,
Povre, qu’avoir esté seigneur,
Et pourrir soubz riches tombeaux.
Si ne suis (bien le considère)
Fils d’ange portant diadème,
D’étoille ne d’autre sydere ;
Mon père est mort, Dieu en ayt l’ame ;
Quant est du corps, il gyst sous lame.
J’entends que ma mère mourra,
Et le sçait bien la povre femme,
Et le fils pas ne demourra.
Je cognois que povres et riches,
Sages et fols, prebstres et laiz,
Nobles, villains, larges et chiches,
Petitz et grands, et beaux et laidz,
Dames à rebrassez colletz,
De quelconque condiction,
Portant atours et bourrelets,
Mort saisit sans exception.
Et meure Pâris ou Hélène,
Quiconque meurt, meurt à douleur :
Celui qui perd vent et baleine,
Son fiel se crève sur son cœur,
Puis sue, Dieu sait quelle sueur !
Et n’est qui de ces maulx l’allège ;
Car enfant n’a frère ne sœur,
Qui lors voulsit estre son piége.
La mort le faict frémir, pâllir,
Le nez courber, les veines tendre,
Le col enfler, la chair mollir,
Joinctes et nerfs croître et estendre.
Corps féminin qui tant est tendre,
Polly, souëf, si gracieux,
Faudra-t-il à ces mauls entendre ?
Oui. — Ou tout vif aller es cieulx.
Mais où sont les neiges d’antan ?
Mais où est le preux Charlemaigne ?
Autant en emporte ly vens.
Qui, vaillant plat ny escuelle,
N’eut oncques n’ung brin de persil :
…………
Puisque papes, roy, fils de roys,
Et conceuz en ventres de roynes,
Sont enseveliz mortz et froidz.
Icy n’y a ne ris, ne jeu ;
Que leur vault avoir eu chevances,
N’en grands lictz de paremens geu,
N’engloutir vin en grasses panses,
Mener joye, festes et danses,
Et de ce prêt estre à toute heure ?
Tantôt faillent telles plaisances,
Et la coulpe si en demeure.
Quand je considère ces teste
Entassées en ces charniers,
Touz furent maistres des requeste
Au moins de la chambre aux deniers,
Ou tous furent porte-paniers.
Autant puis l’ung que l’autre dire,
Car d’evesque ou lanterniers,
Je n’y congnois rien à redire.
Et icelles qui s’inclinoient
Unes contre autres en leurs vies,
Desquelles les unes regnoient,
Des autres craintes et servies,
Là les voy toutes assouvies,
Ensemble en ung tas pesle-mesle ;
Seigneuries leur sont ravies,
Clerc ne maistre ne s’y appelle.
Or, ils sont mortz. Dieu ayt leurs âmes !
Quand est des corps, il sont pourriz,
Ayent esté seigneurs ou dames,
Souëf et tendrement nourriz
De cresme, fromentée ou riz.
Leurs os sont déclinez en pouldre
Auxquels ne chault, n’esbatz, ne riz.
Plaise au doulx Jésus les absouldre.
Honnestes ! si furent vraiment,
Sans avoir reproches ni blasmes :
Si est vrai qu’au commencement
Une chacune de ces femmes
Prindrent (avant qu’eussent diffames)
L’une ung clerc, ung lay, l’autre ung moine,
Pour esteindre d’amour les flammes
Plus chauldes que feu saint Anthoine.
Or firent (selon ce décret)
Leurs amys, et bien y appert :
Elles aymoient en lieu secret.
Car autre qu’eulx n’y avait part.
Toutefoys cest amour se part.
Car celle qui n’en avoit qu’un
D’icelluy s’esloygne et despart,
Et ayme mieulx aymer chascun.
Advis m’est qu’oy regretter
La belle qui fut Heaulmière,
Soy jeune fille souhaiter
Et parler en cette manière :
Ha ! vieillesse félonne et fière,
Pourquoy m’as si tost abattue
Qui me tient ? qui ? que ne me fière,
Et qu’à ce coup je ne me tue ?
Tollu m’a la haulte franchise,
Que beauté m’avoit ordonné
Sur clercz, marchans et gens d’église ;
Car lors il n’étoit homme né
Qui tout le sien ne m’eust donné,
Quoiqu’il en fut des repentailles :
Mais que luy eusse abandonné,
Ce que refusent truandailles.
À maint homme l’ay reffusé,
Qui n’estoit a moy grand’sagesse,
Pour l’amour d’ung garçon rusé
Auquel j’en fitz grande largesse.
Or ne me faisoit que rudesse,
Et par m’ame je l’aymois bien ;
Et a qui que feisse finesse,
Il ne m’aymoit que pour le mien.
Jà ne me scent tant detrayner,
Fouller aux piedz, que ne l’aimasse ;
Et m’eust-il faict les rains trayner,
S’il me disoit que je l’embrasse
Et que tous mes meaulx oubliasse,
Le glouton, de mal entaché,
M’embrassoit : j’en suis bien plus grasse :
Que m’en reste il ? honte et péché
Or, il est mort passé trente ans,
Et je remains vieille chenue,
Quand je pense, las ! au bon temps,
Quelle fus et suis devenue :
Quand me regarde toute nue,
Et je me voys ainsi changée,
Pauvre, sèche, maigre, menue,
J’en suys presque tout enragée.
Qu’est devenu ce front poly,
Ces cheveux blonds, sourcilz voultiz ?
Grand entr’œil, le regard joly,
Dont prenoye les plus subtils ;
Ce beau nez, ne grands ne petitz,
Ces petites joinctes oreilles,
Menton fourchu, cler vis traictiz,
Et ces belles lèvres vermeilles ?
Ces gentes espaules menues,
Ces bras longs et ses mains traictisses,
Petitz tetins, hanches charnues,
Eslevées, propres, fayctisses,
A tenyr amoureuses lysses ?
Ces larges reins, le sadinet,
Assis, sur grosses fermes cuysses
Dedans son joly jardinet.
Le front ridé, les cheveulx gris,
Les sourcilz cheuz, les yeulx estainctz,
Qui faisoient et regards et riz,
Dont maints marchans furent attaincts
Nez courbé de beautés loingtains,
Oreilles pendans et moussues,
Le vis pally, mort et destainctz,
Menton foncé, lèvres paussues.
C’est d’humaine beauté l’yssues,
Les bras courts et les mains contraictes,
Les espaules toutes bossues :
Mammelles, quoi ? toutes retraictes ;
Telles les hanches que les tettes,
Du sadinet, fy ! quant est des cuysses,
Cuysses ne sont plus, mais cuyssettes,
Grivelées comme saulcisses.
Ainsi le bon temps regrettons
Entre nous pauvres vieilles sottes,
Assises bas à croppetons,
Tout en ung tas comme pelottes,
A petit feu de chenevottes,
Tost allumées, tost eteinctes ;
Et jadis fusmes si mignottes !
Ainsi en prend à maincts et mainctes.
Car vieilles n’ont ne cours ny estre,
Ne que monnoye qu’on descrie.
S’elles n’ayment que pour argent,
On ne les ayme que pour l’heure ;
Rondement ayment toute gent,
Et rient lorsque bourse pleure.
Tôt vous faudra clorre fenestre
Quand deviendrez vieille flestrie,
…………
Fillettes montrant leurs tetins
Pour avoir plus largement hostes.
Ordure avons, et ordure nous suyt ;
Nous defuyons l’honneur, et il nous fuyt.
Deux estions et n’avions qu’un cœur.
…………….
Ung temps viendra qui fera dessécher,
Jaulnir, flétrir votre espanie fleur,
J’en risse alors s’enfant sceusse marcher ;
Mais nenny, las ! ce seroit donc foleur :
Vieil je seray, vous laide et sans couleur ;
Or, beuvez fort tant que rû peut courir,
Ne reffusez, chassant ceste douleur,
Sans empirer ung povre secourir.
Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse !
…………
Lors je congnuz que pour deuil appaiser,
Il n’est trésor que de vivre à son aise.
Si franc Gonthier et sa compagne Hélène
Eussent cette doulce vie hantée,
D’aulx et civots qui causent forte haleine,
N’en mangeassent bise crouste frottée
Tout leur mathon ne toute leur potée,
Ne prise ung ail ; je le dis sans noysier,
S’ils se vantent coucher soubz le rosier,
Ne vault pas mieulx lit coustoyé de chaise ?
Qu’en dictes-vous ? faut-il à ce muser ?
Il n’est trésor que de vivre à son aise.
De gros pain bis, vivent d’orge et d’avoyne,
Et boyvent eau tout le long de l’année,
Tous les oyseaux d’icy en Babyloine,
À tel escot une seule journée
Ne me tiendroient, non une matinée.
Or, de par Dieu s’esbate franc Gonthier,
Hélène o luy soubz le bel eglantier,
Si bien leur est, n’ay cause qu’il me poise ;
Mais, quoiqu’il soit du laboureux mestier,
Il n’est trésor que de vivre à son aise.
Regarde m’en deux trois assises
Sur le bas du ply de leurs robes,
En ces moustiers en ces églises.
Chaperons auront enfoncés
Et les poulces sous la ceinture,
Disant : — Heim ? quoi ?
I.
Dame des cieulx, régente terrienne,
Emperiere des infernaux paluz,
Recevez-moy votre humble chrestienne :
Que comprinse soye entre vos esleuz,
Ce nonobstant qu’oncques rien ne valuz.
Les biens de vous, ma dame et ma maîtresse,
Sont trop plus grans que ne suis pescheresse ;
Sans lesquelz bienz ame ne peut merir ;
N’entrer ez cieulx : je n’en suis menteresse,
En cette foy je veuil vivre et mourir.
II.
À votre fils dictes que je suis sienne ;
De luy soient mes peschez absoluz,
Qu’il me pardoint comme à l’Égyptienne,
Ou comme il feit au clerc Théophilus,
Lequel par vous fuct quitte et absoluz,
Combien qu’il eut fait au diable promesse.
Préservez-moy que point je ne face ce.
Vierge portant sans rupture encourir
Le sacrement qu’on célèbre à la messe,
En cette foy je veuil vivre et mourir.
III.
Femme je suys, povrette et ancienne,
Qui rien ne sçay, oncques lettre ne luz,
Au moustier voy, dont suys paroissienne ;
Paradis peinct, où sont harpes et luz,
Et ung enfer, ou damnés sont boulluz,
L’ung me faict paour, l’autre joye et liesse,
La joye avoir faict moi haulte deesse
À qui pescheurs doivent touz recourir,
Comblés de foy sans feincte ni paresse ;
En cette foy je veuil vivre et mourir.
Item, mon corps j’ordonne et laisse
À notre grand’mère la terre ;
Les vers n’y trouveront grand’graisse,
Trop lui a faict faim dure guerre :
Or, lui soit délivré grand’ erre.
De terre vient, en terre tourne ;
Toute chose si par trop n’erre,
Voulentiers en son lieu retourne.






















