
Autrefois, un esprit venait, d’une voix forte – Anatole France

Autrefois, un esprit venait, d’une voix forte
Appeler, chaque nuit, un pêcheur sur sa porte.
Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau
Si lourd et si chargé de morts qu’il faisait eau.
Et pourtant il fallait, malgré vent et marée,
Le mener jusqu’à Sein, jusqu’à l’île sacrée…
Nous avons été de bande
Quarante et deux Arzonnois
À la guerre de Hollande,
Pour le plus grand de nos rois.
. . . . . . . . . . . . . .
Ce fut de juin le septième
Mil six cent septante et trois,
Que le combat fut extrême
De nous et de Hollandois.
Les boulets comme la grêle
Passaient parmi nos vaisseaux,
Brisant mâts, cordages, voile,
Et mettant tout en lambeaux.
La merveille est toute sûre
Que pas un homme d’Arzon
Ne reçut la moindre injure
Du mousquet ni du canon.
Un d’Arzon changeant de place,
Un boulet vint à passer,
Brisant de celui la face
Qui venait de s’y placer.
L’Arzonnois, la sauvant belle,
Eut l’épaule et les deux yeux
Tout couverts de la cervelle
De ce pauvre malheureux.
De Jésus la sainte aïeule,
Par un bienfait singulier,
Nous connaissons que vous seule
Nous gardiez en ce danger.
— Mon Dieu, mon tout que j’aime et que j’adore,
Ayez pitié de ma stérilité !
Depuis vingt ans elle me déshonore,
Couronnez-la par la fécondité.
Je vous promets, grand Dieu, plus de cœur que de bouche,
De vous offrir le fruit de notre couche.
Je n’ose plus hanter aucune amie.
Je ne reçois que mépris et qu’affront.
Ôtez, Seigneur, la tache d’infamie.
Que fait monter la honte sur mon front,
Jetez un seul regard sur votre humble servante
Qui, soumise à vos lois, et pleure et se lamente.






















