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(Le sommet de l’Olympe, azur et soleil. Le festin des… – Albert Giraud

(Le sommet de l’Olympe, azur et soleil. Le festin des… – Albert Giraud

(Le sommet de l’Olympe, azur et soleil. Le festin des Dieux. Un hémicycle de colonnes de marbre, adossé à la crête du mont, du haut duquel Saturne, immobile et presque statue, domine la table, plongé dans un rêve sans fin. Les Immortels sont assis autour de Jupiter. Derrière eux, tapisserie vivante et mouvante, leurs animaux familiers : l’aigle de Jupiter, le paon de Junon, la chouette de Minerve, le tigre de Bacchus, l’oiseau-lyre d’Apollon, le serpent de Mercure. Des ramiers volent en couronne au-dessus de la tête blonde de Vénus. Un siège reste vide : celui d’Éros qui, accoudé à la terrasse, regarde en bas, vers la terre.)

Jupiter
Éros ! Désir des Dieux et des hommes, flambeau
Resplendissant, faiseur de blessures profondes,
Archer au front doré de fières boucles blondes,
À quoi rêvez-vous donc de la sorte ?
À quoi rêvez-vous donc de la sorte ? J’ai beau
Vous convier du geste à la table éclatante,
Vous restez immobile…
Mercure
Vous restez immobile… Achille est sous sa tente !
Il nous boude : voilà huit jours qu’il est ainsi…
Vénus
Ô mon fils adoré ! quel étrange souci
Vers le pavé de marbre incline ainsi ta tête ?
À te voir mes ramiers roucoulent tristement…
Junon
Éros ! reprends ta place à l’éternelle fête,
Car pour te présenter le nectar écumant,
Voici la rose Hébé près du brun Ganymède !
Apollon
Éros ! raconte-nous le chagrin qui t’obsède !
Diane
T’aurions-nous offensé ? N’avons-nous pas tous fait
Tout ce que tu voulais, ô Désir ?
Éros
Tout ce que tu voulais, ô Désir ? En effet !
Jupiter
Que vous manque-t-il donc, ô mon fils ?
Éros (avec amertume)
Que vous manque-t-il donc, ô mon fils ?Je m’ennuie !
Junon
Quoi ! Tu peux t’ennuyer dans ce palais vermeil,
Parmi l’azur royal, sous ce divin soleil ?
Éros
L’homme est heureux : il a le ciel gris et la pluie !
Mercure
Il se moque de nous !
Éros
Il se moque de nous !Oh ! comme je m’ennuie !
Comme je donnerais votre Olympe vermeil,
Votre immuable azur, votre incessant soleil,
Pour le jour indécis dont la vapeur changeante
Baigne le tronc noueux des saules qu’elle argente !
Voyez ! Il est là-bas un paisible vallon
— Peut-être y gardas-tu les troupeaux, Apollon,
Lorsque tu te cachais sous une forme humaine ! —
Les pieds nus, un berger adolescent y mène
Ses chèvres en chantant une fille aux doux yeux,
Et là-bas, près de l’eau, sous la verte ramée,
S’éveille un toit lointain, vénérable et pieux,
Et le vent matinal joue avec la fumée !…
Jupiter
Ô mon fils, revenez vous asseoir parmi nous !
Éros
Une vierge paraît : elle est timide et fière.
Elle s’en va laver du linge à la rivière.
Qu’elle est belle ! On devrait lui parler à genoux.
Elle ressemble au nom sonore qu’elle porte.
Une vague lumière émane de son front.
Ceux qui l’aiment seront heureux : ils souffriront !
Mercure
Regardez tous l’Amour amoureux !
Éros (se retournant vivement)
Regardez tous l’Amour amoureux ! Que t’importe
À toi, valet par goût ! à toi, Dieu serviteur !
Mercure, je n’ai pas besoin d’entremetteur !…
Jupiter
Paix, les langues ! Et vous, ô convive irritable !
Venez à mon côté prendre place à la table.
Éros
Non !
Junon
Non ! Tu ne veux pas ?
Éros
Non ! Tu ne veux pas ? Non !
Jupiter
Non ! Tu ne veux pas ? Non ! Pour la dernière fois…
Éros (tombant aux genoux de Jupiter)
Ô Père ! Roi des Dieux ! ô Père ! Dieu des Rois !
Si vraiment vous aimez ma grâce et ma jeunesse,
Si vous avez pitié des cœurs désordonnés,
Ô vous le plus puissant des Dieux que l’on connaisse,
Si vous savez mon mal, si vous le comprenez,
Oh ! laissez-moi quitter cet Olympe où nous sommes
Spectateurs sans espoir du spectacle éternel,
Laissez-moi, pour un jour, vêtu d’un corps charnel,
Descendre sur la terre et me mêler aux hommes ;
Puis, je vous reviendrai, plus jeune et plus joyeux !…
Vénus
Hélas !
Mercure
Hélas ! J’en étais sûr : il a le mal des Dieux !
Jupiter
(tombant peu à peu dans une rêverie profonde, qui se communique aux autres dieux, pendant qu’Éros demeure agenouillé et sans entendre)
Oui ! c’est le mal divin ! Les uns après les autres
Nous en sommes atteints… Jusqu’ici deux des nôtres,
Minerve aux regards gris, Éros aux yeux de feu,
Avaient su résister au vertige du jeu !…
Ô vertige enivrant ! ô parfum de la terre !
Regrets mystérieux des délices d’en bas !
Ô tendres souvenirs que l’Olympe doit taire,
Plus capiteux que le nectar de nos repas,
Et que les Immortels burent jusqu’à la lie !
Baisers dont la saveur engendre la folie !
Ferez-vous donc toujours chanceler les Dieux las ?
J’ai respiré la fleur de la tendresse humaine !
Ravissement d’Europe, étonnement d’Alcmène !
Ô terrestre fraîcheur des lèvres de Léda !
Apollon
Ô candeur d’Hyacinthe !
Junon
Ô candeur d’Hyacinthe ! Ô berger de l’Ida !
Mars
Je ne sais plus… C’était dans une ville prise…
Pluton
Eurydice !
Bacchus
Eurydice ! Ariane !
Diane
Eurydice ! Ariane ! Endymion !
Vénus
Eurydice ! Ariane ! Endymion ! Anchise !
Éros
Père ! vous fléchissez dans votre âme indécise !
Vous savez être bon puisque vous êtes fort :
Adoucissez pour moi la dureté du sort !
Jupiter
Ô mon fils bien aimé ! votre plainte me touche.
Puisque le mot fatal a franchi votre bouche,
Allez ! Allez dormir sur un sein ignoré !
Mais avant de sortir de ce palais sacré,
Jurez-moi sur le Styx, par un serment terrible,
De ne point dépouiller votre forme sensible
Et de cacher à tous que vous êtes un Dieu !
Éros (se relevant)
Je le jure !
Mercure
Je le jure !Au revoir ! Et bonne chance !
Éros
Je le jure ! Au revoir ! Et bonne chance !Adieu !
Bacchus
Éros ! en ton honneur je vide mon cratère !
Jupiter
Et maintenant, mon fils, descendez sur la terre !
Vénus
Marche sans le savoir vers ton destin caché !
L’Olympe te regarde : adieu !
Éros
(descendant lentement de l’Olympe, les bras ouverts)
L’Olympe te regarde : adieu !Psyché ! Psyché !

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