
Zénon Fière — Un nom qu’on croirait inventé, et des vers qui ne le sont pas

Tableau : Lune sur le lac, Leon Dabo, 1907
1850 — 1921
La larme de la femme est un flot de cristal
Qui coule sans efforts ainsi que la rosée
Dont l’onde, en perles d’or sous nos pas déposée,
Ravive la couleur de chaque végétal.
La larme de la femme est un flot de cristal
Le poème compare deux larmes. Celle de la femme coule sans effort, comme la rosée, et fait reverdir ce qu’elle touche. Celle de l’homme — le second quatrain le dit — est tout autre chose.
On voit d’ici où cela peut aller, et il vaut la peine de lire jusqu’au bout : ce n’est pas la démonstration attendue.
Qui il était
Le nom a l’air d’un pseudonyme — Zénon, le philosophe des paradoxes ; Fière, au féminin. C’est pourtant le sien : Zénon Émile Casimir Fière, né à Valence, dans la Drôme, en 1850.
Docteur en droit, il fait carrière au ministère de la Guerre, jusqu’au grade de chef de division. La poésie se fait à côté : Sous l’éventail, un livre de sonnets, en 1878 — il a vingt-sept ans —, Le Livre des âmes en 1886, Le Chant du cygne chez Lemerre en 1905. César Cui, le compositeur russe, a mis l’un de ses poèmes en musique, aux côtés de Leconte de Lisle et de Sully Prudhomme.
Ce que les poèmes portent
Le site donne ses poèmes par leur premier vers : on entre directement dans la phrase. « Sous mes rideaux d’enfant, dès la brume tirés », « Puisqu’en quittant les mains qui savaient me bénir », « Ne te souvient-il pas du coteau de Barbière », « L’été dernier, épris des sites en renom ».
C’est un livre de souvenirs, avec des lieux précis — un coteau nommé Barbière, un rocher bordé d’eaux — et une adresse permanente à quelqu’un qui est parti. Il existe un village de Barbières au pied du Vercors, à quelques lieues de Valence.
« Quels sont les bruits les plus navrants ? » et « Quel son résonne à mon côté » : deux poèmes construits sur une question, forme rare et qu’il maîtrise.
Ce qu’on garde
Une facture soignée, un alexandrin sûr, et une mélancolie qui ne cherche jamais à impressionner. Cela suffit à mériter une page.
Il meurt en 1921. Cinq ans plus tard, à Valence, Pierre Richard lui consacre un livre, avec ses poèmes posthumes à saint François d’Assise.
Choix de textes
- La larme de la femme est un flot de cristal — Deux larmes comparées. Ce n’est pas la démonstration attendue.
- Ne te souvient-il pas du coteau de Barbière — Un lieu nommé précisément — un village de ce nom existe près de Valence.
- Sous mes rideaux d’enfant, dès la brume tirés — L’enfance vue depuis la chambre, et rien d’attendrissant.
- Quels sont les bruits les plus navrants — Un poème construit sur une question. Forme rare, bien tenue.
- Quel son résonne à mon côté — La même méthode, resserrée. Il savait ce qu’il faisait.
- Puisqu’en quittant les mains qui savaient me bénir — Le départ de la maison, dit sans une plainte.
- Le rocher bordé d’eaux où son regard de reine — Un lieu, un regard, et toute une scène qu’on ne connaîtra pas.
- L’été dernier, épris des sites en renom — Le voyage touristique, moqué de l’intérieur.
- Durant les belles matinées — L’octosyllabe, pour une fois — et le ton change entièrement.
- Jeune fille au rire moqueur — Elle se moque, et il ne se donne pas le beau rôle.
Pour le lire
Sous l’éventail, sonnets (Sandoz et Fischbacher, 1878), transcrit sur Wikisource ; Le Livre des âmes (1886) ; Le Chant du cygne (Lemerre, 1905).
Le poète Zénon — l’édition disponible aujourd’hui.
Guillain Méjane























