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Une chose sans importance – Maurice Magre

Une chose sans importance – Maurice Magre

Elle m’a dit: Tu pousseras une barrière de bois. Tu traverseras un
jardin grand comme la main au bout duquel est une toute petite maison de
bambou. Je t’attendrai toute nue à minuit sur la natte de joncs peinte
en bleu. Mais va, tu attaches de l’importance à ce qui n’en vaut guère
la peine.

Je l’avais tant suppliée d’être à moi! J’avais tellement souffert le
jour où elle était partie avec un Afghan de Kaboul qui avait jeté sur
elle son manteau de laine rayé! J’avais pleuré si amèrement quand les
trois bateliers du Gange l’avaient étendue au fond de leur barque et
avaient ramé en chantant! «Est-ce que c’est ma faute?» m’avait-elle dit
par la suite. Elle était si faible. Ce n’était jamais sa faute.

Comme les heures se succédaient avec lenteur! Je voyais des cortèges qui
s’en allaient vers des bûchers et des fumées de bûchers qui s’en
allaient vers le ciel et des nuages du ciel que le vent emportait. Des
vautours planaient sur le cimetière des Parsis. La nuit se déployait
comme une bouffée de vapeur sortie d’une immense et invisible
cassolette.

J’ai poussé la barrière de bois, traversé un petit jardin entre deux
plates-bandes de pavots blancs et par la porte entr’ouverte j’ai regardé
dans la maison de bambous. Elle était nue sur la natte peinte en bleu,
elle avait son éventail sur son visage et elle tapotait le sol avec sa
main. J’ai baisé cette main et je me suis étendu à côté d’elle.

Comme le petit jour naissait je me suis arrêté en m’en allant près de la
barrière de bois et j’ai vu que les pavots blancs des deux plates-bandes
avaient pleuré de toutes petites larmes qui coulaient le long de leurs
tiges. Debout, sur la porte, elle refaisait sa coiffure et elle me dit
en guise d’adieu: Tu vois bien que tu attachais trop d’importance à ce
qui n’en valait guère la peine.

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