
Un peu de noir de fumée – Maurice Magre
Un peu de noir de fumée a sali tout à coup la feuille blanche sur
laquelle j’écrivais le poème pour toi. J’avais peint tout autour une
enluminure mogole comme celle d’Abdoul Samad et des maîtres de
Samarcand. La lampe a filé. La feuille est salie.
Le poème retraçait la soirée, la merveilleuse soirée où pour la première
fois tu m’as dit que tu m’aimais. Les étoiles étaient hautes et
silencieuses et la forêt penchée sur toi semblait écouter tes paroles.
Jamais je n’ai oublié ces heures et je te les rappelais dans le poème.
Comme tu étais belle et comme le paysage qui nous environnait était
émouvant et profond. Mais il me souvient que tout à coup tu laissas
tomber par étourderie le nom d’un homme que tu avais aimé avant moi.
C’est dans l’ordre des choses. Sur le plus beau poème d’amour il tombe
toujours un peu de noir de fumée.






















