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Sæva mater amorum – Camille Saint-Saëns

Sæva mater amorum – Camille Saint-Saëns

À Madame***

Tu m’as persécuté toujours dans ta colère;
Tu n’as pas pardonné,
O Vénus! qu’au grand art, à l’étude sévère
Mon coeur se fût donné;

Et tu m’as mis au flanc la chimère éternelle
De l’Idéal rêvé:
L’amour pur comme l’eau des lacs, profond comme elle,
Que je n’ai pas trouvé.

Qui sait? pour vivre heureux dans les bras de la femme
Et protégé par toi,
Fille des flots amers! peut-être au fond de l’âme
Faut-il avoir la foi,

Ne pas chercher un coeur pareil au sien, qui batte
Toujours à l’unisson,
Se contenter de la poupée, et quand on gratte
Rire en voyant le son:

Croire quand même, alors que l’effronté mensonge
Vient nous crever les yeux,
Prendre pour vérité ce qui n’est qu’un vain songe
Et l’enfer pour les cieux;

Oublier tout, ne voir que la femme en ce monde,
Se coucher sur le seuil
Et sous un pied vainqueur jusqu’en la boue immonde
Abattre son orgueil.

L’homme, ô Vénus! peut-il dans ton culte perfide
Trouver le vrai bonheur,
S’il doit sacrifier sur ton autel avide
Ce qui fait sa grandeur?

Qu’il soit maudit, l’autel dont la flamme dévore
Et la science et l’art,
Qui bannit la pensée et du coeur qui l’adore
Veut le sang pour sa part!

Déesse sans pitié, charmerais-tu le monde
Pour le déshériter?
Mère de la beauté, tu dois être féconde
Ou ne pas exister.

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