Sélectionner une page

Note dixième – Alphonse de Lamartine

Note dixième – Alphonse de Lamartine

Quelquefois dès l’aurore, après le sacrifice,
Ma Bible sous mon bras, quand le ciel est propice…..
Que l’ambition ne tourne pas en ridicule leur utile travail,
Leurs plaisirs grossiers et leur destinée obscure ;
Et que la grandeur n’écoute pas avec un sourire dédaigneux
Les courtes mais simples annales du pauvre.
Le froid novembre souffle à grand bruit et avec colère ;
La courte journée d’hiver touche à son terme ;
Les bêtes fangeuses sont retirées de la charrue ;
Les noires troupes de corbeaux songent au repos.
Le paysan, excédé de fatigue, quitte son travail :
Ce soir, sa semaine de labeur est finie,
Il rassemble ses bêches, ses hoyaux et ses houes,
Espérant goûter à l’aise le repos du matin,
Et, fatigué, sur la bruyère il dirige sa course vers son logis.

Enfin, sa chaumière isolée apparaît à sa vue,
Abritée sous un vieil arbre ;
Ses petits enfants, qui l’attendent, accourent en trébuchant
Au-devant de leur père, avec un trémoussement et des cris de
joie.
Son tout petit feu à la mine riante,
La propreté de son foyer, le sourire de sa femme économe,
Le babil de l’enfant qui balbutie sur son genou,
Trompent tous ses soucis et son anxiété cuisante,
Et lui font oublier entièrement sa fatigue et sa peine.

Bientôt entrent les fils aînés
En service au dehors, chez les fermiers d’alentour :
Les uns mènent la charrue ; d’autres les troupeaux ; d’autres,
prudents, vont faire
Une affaire avantageuse à la ville voisine.
Leur première espérance, leur Jenny devenue une femme,
Dans la fleur de la jeunesse, l’œil étincelant d’amour,
Arrive, — peut-être pour montrer une belle robe neuve,
Ou pour déposer ses gages péniblement gagnés,
Afin d’aider ses chers parents, s’ils sont dans la gêne.

Frères et sœurs vont au-devant avec une joie franche,
Et se demandent réciproquement avec bienveillance s’ils
prospèrent.
Ainsi réunis, les heures fuient d’une aile rapide sans qu’on s’en
aperçoive.
Chacun raconte les nouvelles qu’il voit ou entend ;
Les parents contemplent d’un œil partial leurs années pleines
d’espoir ;
L’anticipation guide au loin la vue.
La mère, avec son aiguille et ses ciseaux,
Fait paraître les vieux habits presque comme neufs,
Le père entremêle le tout d’admonitions convenables.

Tous les enfants sont avertis d’obéir
Aux ordres de leur maître et maîtresse,
Et de s’occuper de leurs travaux d’une main diligente,
Et de ne jamais, quoique hors de vue, s’amuser ni jouer :
Et surtout ne manquez pas de craindre toujours le Seigneur,
Et rendez-lui vos devoirs, comme il convient, matin et soir !
De peur de vous égarer dans la voie de la tentation,
Implorez son conseil et sa puissante assistance.
Ils n’ont jamais cherché en vain, ceux qui ont bien cherché le
Seigneur !

Mais, chut ! on frappe doucement à la porte.
Jenny, qui sait ce que pareil coup veut dire,
Raconte comme quoi un jeune garçon voisin a traversé la
bruyère
Pour faire des commissions, et l’escorter jusqu’au logis.
La mère rusée voit la conscience allumer une flamme
Dans l’œil de Jenny, et rougir sa joue.
Le cœur pénétré de sollicitude inquiète, elle s’informe du nom.
Tandis que Jenny est à demi effrayée de parler,
La mère est bien contente d’apprendre que ce n’est point un
mauvais sujet, un libertin.

Avec une obligeante bienvenue, Jenny l’introduit.
Un grand et beau garçon ; il donne dans l’œil à la mère.
Jenny voit avec bonheur que la visite n’est pas mal prise.
Le père cause chevaux, charrues et vaches.
Le cœur candide du jeune homme déborde de joie ;
Mais, embarrassé, honteux, il a peine à faire bonne conte-
nance.
La mère, avec une ruse de femme, sait découvrir
Ce qui rend le garçon si timide et si sérieux ;
Bien contente de penser que sa fille est respectée comme une
autre.

Ô heureux amour, quand un tel amour se trouve !
Ô ravissement du cœur ! bonheur sans égal !
J’ai fait bien du chemin sur ce pénible globe mortel,
Et une sage expérience m’ordonne de déclarer ceci :
Si le ciel nous garde une coupe de plaisir céleste,
Un cordial dans cette triste vallée,
C’est quand un couple jeune, amoureux et modeste,
Les bras entrelacés, exhale son tendre secret
Sous la blanche aubépine qui parfume la brise du soir.

Est-il sous forme humaine, et portant un cœur,
Un misérable, un scélérat, mort à l’amour et à la vérité,
Qui puisse, avec un art étudié, perfide et insidieux,
Trahir la confiante jeunesse de la charmante Jenny ?
Malédiction sur ses parjures artificieux, sur ses flatteries men-
teuses !
L’honneur, la vertu, la conscience, sont-ils tous exilés ?
N’est-il ni pitié ni tendre commisération
Qui lui montrent les parents idolâtres de leur enfant,
Puis lui peignent la fille perdue, et l’égarement de leur déses-
poir ?

Mais voici le souper qui couronne leur simple table :
Le salubre parretch, la principale nourriture de l’Écosse,
La soupe que fournit leur seule vache,
Qui, derrière la cloison, rumine commodément…
La maîtresse apporte, dans une intention civile
En faveur du jeune homme, son fromage conservé avec soin,
et piquant.
La bonne ménagère, qui aime à jaser, raconte
Comme quoi il était vieux de douze mois quand le lin était
dans la clochette.

Le joyeux souper fini, d’un air sérieux
Ils forment un grand cercle autour du foyer.
Le père feuillette, avec la grâce d’un patriarche,
La grosse Bible de famille, jadis l’orgueil de son père ;
Sa toque respectueusement mise à l’écart
Montre ses tempes grises qui se dégarnissent et se dépouillent.
Ces chants, qui jadis se répondaient si doux dans Sion,
Il en choisit une partie avec un soin judicieux,
Et, « Adorons Dieu ! » dit-il d’un air solennel.

Ils chantent leurs notes sans art, d’une manière simple ;
Ils accordent leurs cœurs, but bien autrement noble.
Peut-être les mélodies agrestes de Dundee se font entendre,
Où les martyrs plaintifs, dignes de ce nom,
Où le noble Elgin attise la flamme qui monte au ciel ;
Le plus doux, et de beaucoup, des chants sacrés de l’Écosse.
Comparés à ceux-là, les fredons italiens sont sans âme ;
L’oreille chatouillée n’éveille au cœur aucun transport ;
Ils ne sont pas à l’unisson de la louange de notre Créateur.

Le père, semblable à un prêtre, lit la sainte page
Comment Abraham était l’ami de Dieu, qui est là-haut ;
Ou comment Moïse ordonna de faire une guerre éternelle
À la race perverse d’Amalec ;
Ou comment le barde royal tomba en gémissant
Sous le coup de l’ire vengeresse du ciel ;
Ou la plainte pathétique de Job et son cri lamentable ;
Ou l’ardent feu séraphique d’Isaïe enlevé,
Ou les autres saints voyants qui touchaient la lyre sacrée.

Peut-être le volume sacré sert de thème
Comment le sang innocent fut versé pour l’homme coupable ;
Comment celui qui portait sur la terre le second nom
N’eut pas sur la terre de quoi reposer sa tête ;
Comment ses premiers sectateurs et serviteurs prospérèrent,
Les sages préceptes qu’ils écrivirent pour maint pays ;
Comment celui qui, solitaire, était banni dans Patmos,
Vit un ange puissant debout dans le soleil,
Et entendit l’arrêt de la grande Babylone prononcé par l’ordre
du ciel.

Puis, s’agenouillant devant l’éternel Roi du ciel,
Le saint, le père et le mari prie :
L’espoir s’élance, ravi, sur une aile triomphante,
À l’idée de se retrouver tous ainsi aux jours à venir ;
De se baigner à jamais dans des rayons incréés ;
De ne plus soupirer ni verser de larmes amères,
Chantant ensemble des hymnes à la louange de leur Créateur,
En pareille société, mais encore plus chère,
Tandis que le temps décrira un cercle dans une sphère éter-
nelle.

Comparé à ceci, combien pauvre est l’orgueil de la religion
Dans toute la pompe de la méthode et de l’art,
Quand des hommes déploient, dans de vastes assemblées,
Toutes les grâces de la dévotion, excepté le cœur !
La puissance suprême, irritée, désertera le spectacle,
Le chant pompeux, l’étole sacerdotale ;
Mais peut-être bien loin, dans quelque chaumière à part,
Elle pourra entendre avec plaisir le langage de l’âme,
Et en inscrire les pauvres habitants dans son livre de vie.

Alors chacun s’en retourne chez soi ;
Les petits paysans vont se reposer ;
Les deux époux rendent leur saint hommage,
Et adressent au ciel la fervente prière
Que Celui qui apaise le nid bruyant du corbeau,
Et pare le beau lis d’un éclat fastueux,
Veuille, de la manière que sa sagesse juge la meilleure,
Pourvoir à leur existence et à celle de leurs petits enfants ;
Mais surtout régner sur leur cœur par la grâce divine.

La grandeur de la vieille Écosse prend sa source dans des scènes
comme celles-ci,
Qui la font aimer au dedans et respecter au dehors.
Les princes et les lords ne sont que l’émanation des rois,
Un honnête homme est l’œuvre la plus noble de Dieu ;
Et certes, sur la route céleste de la belle vertu,
La chaumière laisse le palais bien loin derrière.
Qu’est-ce que la pompe d’un chétif lord ? Un fardeau incom-
mode,
Déguisant souvent la bassesse de l’espèce humaine,
Versée dans les arts de l’enfer, et raffinée en perversité.

Archives par mois