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Monseigneur, j’ay de vous receu – Charles d’Orléans

Monseigneur, j’ay de vous receu – Charles d’Orléans

Monseigneur, j’ay de vous receu,
Et aussi de mot à mot leu,
Une lectre qu’il vous a pleu
Moy rescripre, touchant mon fait,
Par laquelle j’ay apperceu
Le bon vouloir qu’avez eu
Vers moy tousjours, qui n’est pas peu,
Dont tout mon dueil avez deffait;
Et oultre plus comme j’ay veu,
Avez voulu que j’aye sceu,
De quoy il ne m’a point despleu,
Ce qui tant vous griefve, ou refait;
Sur quoy, de vous obeir meu,
Non pas ainsi comme il est deu,
Mais du tout au mieulx que j’ay peu,
Mon conseil tel quel vous ait fait:

Vous plaigniez de la rigueur,
Et aigreur,
Que vous fait, par sa fureur,
Et chaleur,
Celluy que nommez Soussy,
Qui sans cause et sans couleur,
Et langueur,
Par son ennuyeux labeur
Et maleur,
Vous tourmente sans mercy;
Dont par force de douleur
Vostre cueur
Est noyé par grant langueur,
Tout en pleur,
Et souvent devient transy;
Puis racontez, Monseigneur,
Quel doulceur,
Nonchaloir, par son bon eur
Et valeur,
Se offre vous faire aussi.

De Soussy vous vueil escripre,
C’est ung tres merveilleux sire,
Et fault dire
Que cellui n’a pas couraige
D’omme saige,
Qui veult qu’avec lui demeure,
Car il ne sert que de nuyre,
Et ne pense, ne desire
Qu’à destruire,
Et fait à chascun dommaige,
Et oultraige;

Ne lui chault qui vive ou meure,
Et fut il seigneur d’empire,
Ou qui que soit, tout fait frire,
Et martire;
Tant qu’il est en son servaige,
Avantaige
N’a nul, je le vous assure,
Mille maulx, tous d’une tire,
Ne lui pevent trop suffire;
Il n’est pire,
Tant fait de tourmenter raige,
Et enraige
Qu’à son gré tout ne demeure.

Soussy toult d’estre joyeulx,
Et fait merencolieux
Par tous lieux,
Et bien souvent furieux,
Tous ceulx où il a puissance;
Par lui les biens gracieux
Deviennent mal gracieux;
Jeunes, vieux,
Tout fait trouver ennuyeux
A qui plaist son accointance;
Puis, par sa grande savance,

Il avance
Autour d’eulx Desesperance
Qui, par ses diz ennuyeux,
Et ses faiz malicieux
Et crueux,
Les met en ceste creance,
Que jamais ilz n’auront mieulx;
Lors sont à tel desplaisance,
Que plus seroit leur plaisance,
Sans doubtance,
Brief mourir qu’estre mais tieulx.

Se les maulx compter vouloye,
Et la puissance en avoye,
Que Soussy vous feroit bien;
Mais à quoy l’entreprendroye?
Car certes je ne sauroye
D’un an vous dire combien,
Et pour ce, à tant je m’en tien;
Et maintenant je revien,
Pour faire vostre vouloir,
A parler, se j’en scay rien,
Du grant aise, du hault bien,
Lequel donne Nonchaloir.

Qui à Nonchaloir s’adresse,
Et tout, pour estre sien, lesse
Et delesse;
En leesse,
Sans que jamais mal le blesse,
Pourra sa vie passer.
Dueil, courroux, soussy, aspresse,
Et tous ceulx de leur promesse,
Soit tristesse,
Ou destresse,
Ou rudesse,
Qui de mains grever ne cesse,
Tous les fait avant passer.

Contre lui n’ont hardiesse;
Il les vaint, par sa sagesse,
Et abesse
Leur duresse,
Leur haultesse;
Nul ose lui faire presse,
N’encontre lui s’amasser,
Car il maine joye en lesse,
Qui le deffent d’eulx sans cesse,
Par prouesse;
Or donc qu’esse?
Est il au monde richesse
Qui sceut ung tel bien passer?

De lui vient plaisante vie
Qui desvie
Dueil, soussy, de toute place,
De repos aise assouvie,
Sans envie
De bien qu’à autruy se face,
Les autres bonnes efface,
Et defface.
Tout est en joye ravye,
Tout fait a joyeuse face,
Dont la grace
De vous a bien desservye.

Nonchaloir, de sa nature,
Lui soit fortune ou non dure,
L’un et l’autre tout endure,
Et prent en gré l’avanture,
Car il ne tient d’ame conte;
Joye, dueil, paix ou murmure,
Gangner, perdre sans mesure,
Soit à tort, ou par droicture,
Tout lui est ung, je vous jure;
Ne lui chault s’il besse ou monte,
Ou se moindre le surmonte,
D’un chascun à son gré compte,
De quanque lui vient n’a honte,
Soit bien ou mal, rien n’en compte,
A tout faire s’avanture,
Autant lui est Roi que Conte,
La cause est, comme il raconte,
Car à nulluy ne rent compte;
Et pour ce, la fin de conte,
Tousjours sa vie en paix dure.

Pourquoy, servir je vous conseille
De nostre maistre Nonchaloir;
Et bannissez, vueille ou non vueille,
Soucy, sans plus vous en chaloir;
De lui mieulx ne povez valoir,
Mais soit hors de vostre memoire;
Qui demande conseil doit croire.

Je vous supply qu’il vous suffise,
Et aussi il ne vous desplaise,
D’une question qu’ay cy mise,
D’un mien amy tres en malaise;
Dont, Monseigneur mais qu’il vous plaise,
Vostre conseil avoir m’en fault;
L’advis de deux mieulx que d’un vault.

Celluy que dy est si espris
D’une tant belle, bonne Dame,
Qu’il ne pourrait estre pris
Tellement si tres fort il ame,
Mais espoir n’a point, sur mon ame,
D’avoir jamais d’elle secours;
Pas n’est en paix qui sert amours.

Que autre Dame, se lui semble,
Qui n’a point de meilleur vivant,
Par le bien qu’en elle s’assemble,
Le vouldroit bien, pour son servant;
Non pourtant il mourrait avant
Que son cueur se peust sien clamer;
Par force l’en ne peut amer.

Et, pour ce, maintenant demande
Qui lui sera moins chose forte?
Celle amer qu’Amours lui commande,
Où toute s’esperance est morte,
Ou l’autre, combien qu’il rapporte
Qu’amer ne la peut, ne desire;
De deulx maulx on prent le moins pire.

Veez là de mon amy le cas,
Auquel fauldroye bien envis;
Mais conseiller ne le puis pas,
Sans en avoir de vous l’advis;
Fait en soit à votre devis,
Monseigneur, car c’est bien raison,
Et à tant fine ma raison.

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