Sélectionner une page

L’orgie pauvre – Maurice Magre

L’orgie pauvre – Maurice Magre

Le garni fastueux se farde et se parfume
Comme une courtisane avide de plaisir.
Par les pores fanés des vieux rideaux il hume
L’odeur des corps humains d’où montent les désirs.

Il s’étale sous le crépuscule des lampes
Qui pare ses fauteuils d’une vague splendeur.
Dans le miroir malade aux reflets faussés rampe
L’encens qu’on a brûlé dans une assiette à fleurs.

La descente de lit est toute parsemée
De bouquets bon marché effeuillés avec soin.
Des coussins d’orient et des robes lamées,
D’un clinquant de bazar animent chaque coin.

La tête renversée, une jambe pendante,
Une femme se pâme hors des draps rejetés,
Une autre la caresse et de sa main tremblante
Peuple ce ciel de chair d’éclairs de volupté.

Une autre, fauve et lourde, en gémissant s’affale,
Se crucifie et meurt sur le divan crevé.
Plus loin, les yeux brillants et la face animale,
L’homme est comme un forçat à son spasme rivé.

Le champagne et l’éther coulent et se mélangent.
Près d’une tache d’huile un genou trop épais
Prend dans le demi-jour une importance étrange,
Le tapis est usé, les sièges contrefaits…

Mais soudain, au milieu de ces caricatures
De la magnificence absente de l’amour,
Un souffle délicat descend des moisissures
Du plafond, sort des trous des draps et des velours.

Et malgré l’espoir vain, la détresse profonde,
Malgré l’odeur humaine et les relents du mal,
Un frisson de beauté circule une seconde
Dans ce rez-de-chaussée où vomit l’idéal…

Archives par mois