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Les soldats – Albert Mérat

Les soldats – Albert Mérat

Ils sont très-bruns ; ils sont très-forts ; ils sont très-braves.
Parfois, au froncement qui tord leurs sourcils graves,
On dirait des lions flairant un ennemi :
Et leur regard est comme un éclair endormi.
Ils ont le pied solide et passent tête haute.
Leur allure est superbe, et ce n’est pas leur faute
Si leur taille n’est pas l’égale de leur cœur.
Ils savent ce que c’est qu’avoir été vainqueur,
Et comment, défiant la chanceuse ironie
Des batailles, l’épée auguste se manie.
Les plumes du chapeau frissonnantes au vent,
Dans la rue ils s’en vont comme on marche en avant :
Les vieux ne bronchent pas plus que les jeunes hommes.
La terre n’a pas vu de gens moins économes
De leur sang ; le repos les lasse : leur élan
Fauve n’a fait qu’un pas des Alpes à Milan.
Les premiers, ils ont cru que Côme, entre les branches
Des grands arbres mirant ses vieilles maisons blanches,
N’était point faite, avec son lac rêveur et doux,
Pour que des étrangers la tinssent à genoux,
Et qu’ayant trop longtemps frémi sous la conquête,
C’était l’heure à la fin qu’elle levât la tête,
Et que, séchant ses pleurs, elle quittât son deuil.
Ayant donc éprouvé, sans en avoir d’orgueil,
Que leur bras pour la tâche était assez robuste ;
Que c’est chose possible et que c’est chose juste,
Après tout, de jeter des importuns dehors,
Leur œuvre inachevée est pour eux un remords.

Ô Venise, Venise impérissable et morte,
Encore la plus belle, autrefois la plus forte,
Qui te berçais au chant des gondoliers le soir,
Où les ambassadeurs humbles venaient s’asseoir,
Et pouvaient tenir tous dans un pli de la toge
De tes patriciens géants et de ton doge ;
Où des galères d’or, magnifique troupeau,
Portant par-dessus tous les autres ton drapeau,
Venaient avec le flot baiser la grève heureuse ;
Venise, à qui l’éclat de ta fête amoureuse
Faisait des nuits de flamme, éblouissant enfer
De masques de velours et de masques de fer ;
Où régnaient, au milieu des hautes pertuisanes,
Impérialement les belles courtisanes :
Et pour qui Titien splendide et ses pareils,
Prenant l’ambre à la mer et leur pourpre aux soleils,
En composaient la chair de leurs déesses nues ;
Venise, exemple amer des gloires devenues
Ténèbres, qui muette inclines tes pâleurs
Au cours de tes canaux, mornes comme les pleurs
Incessants et sacrés de la mélancolie,
Est-ce à toi, mère auguste et vieille qu’on oublie,
Que vont, sous le regard profond du firmament,
Les yeux de ces soldats fixes obstinément ?
Des montagnes de Côme, où la frontière hésite,
Quand vient le soir, menant les rêves à sa suite,
N’aperçoivent-ils pas, à regarder sans fin
Par-dessus tant de monts, surgir l’horizon fin
De la mer et, parmi les feux du couchant rose,
Venise flamboyer comme une apothéose ?

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